Lundi 19 juillet 2010 1 19 /07 /Juil /2010 16:32

 

Ceci  est l’histoire de Jodi. Thriller politico-érotique étatsunien, virtuel et mystique ? Pulp magazine en noir et blanc, snuff-movie ou BD japonaise ? Avec quelques noms-clefs. Pour surfer. Sur fond de bière et de whisky, de blues et de sundama, de hip-hop et de house, de crack et d’ecstacy, de trash music et de gangsta rap. Entre tout et rien, amour et perversité, clip et farce, puzzle et jeu de piste, manifeste et mascarade, cuistrerie et piraterie, collage et façadisme, branlette et muflerie, érotisme juvénile et délinquance sénile, stéréotypes et chausse-trapes, enchaînements funestes et contradictions grossières, aphasie et logorrhée, chewing-gum et pied de nez, lieux communs et faux-semblants, outrance belge et brosse à dent chinoise, désuétude et prémonition, conte noir et roman de fées, parodie et tragédie, cartoon et wildlife, strip-tease amateur et apparition mariale.

 
Voir aussi les autres entreprises du cartel "Jodi"
http://jodi.over-blog.net/
("Jodi le blog", devenu, depuis janvier 2011, une lettre d'information: "Jodi le brol")
et  http://lacarcasseetlesos.blogspot.com/ ("Jodi le broc")

Pour rappel "Jodi, toute la nuit" et "Busleidengang, Jozef" ont été (re)mis en chantier et (re)écrits "parallèlement" aussitôt après la parution, en 1998, du roman "Le cul de me femme mariée". Voir:
http://impassedesmurmures.blogspot.com/

et http://leculdemafemmemarie.blogspot.com/




1-1  

 

    Lui, ch'était un pauv'type, ch'était un type foutu, y n'avait pas été ach'ez malin pour tenir un ch'tylo et pour faire des études. Et puis y ch’piquait, y ch’piquait vachement. Il était accro. Complètement accro.

 

   Et ch'i ch'amais quelqu'un, un ch'our, me propoch'ait de prendre de la colle, du ch'hit, des pch'ilos, du ch'peed, d’la morphine, d’la coke ou de l'héro, de l'ec'ch'tachy, du crack, de l'ach'ide, du GHB ou des pilules de DOB, des ch'élules, des pac'ch'ons, des buvards, des piquouch'es, des hoch'ties ou des putains de trucs comme ch'a, bien ch'ûr que ch'devais refuch'er, ch’devais !

 

   Ch'on nom à lui, ch'était Ch'immy, comme tout l’monde. Et lui, ch'a faich'ait bien ch'inq ans qu'il en tâtait, à treich'e ans qu'il avait commench'é, treich'e ans ! Ch'i ch’e m' imach'inais !

 

   Crâne rasé, barbe grisonnante, baskets brunes et gants noirs, chemise en denim et jeans kaki, Eldridge monte sur l'estrade:

 

    Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas.

 

   C'est un poème sur la liberté.

   C'est un poème très ancien, que j'ai écrit il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

   C'est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

 

   C'est un poème sur la liberté.

   C'est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson

 

  

 

1-2

 

   Dow-Jones cédant une trentaine de points à Wall Street.
   Incendie dans un dépôt d'épaves de voitures.

   Hululement des sirènes de pompiers.

  

   Colonel Will, grattant une washboard passée en bandoulière

   Bon Papa Joe et Cousin Gabe.

   - Z’auriez pas vu not’gamine, non ?

   Et tous les autres.

 

   Des loosers, en bande, sortent des égouts, des caniveaux, des murs, des plafonds et des planchers.

   Chassés des temples, des hospices et des orphelinats, des cimetières, des supermarchés et des galeries d’art.

   Hommes et femmes. Jeunes et vieux.

   Castrés par les maîtres. Les patrons, les banquiers, les huissiers, les parents, les juges, les flics, les prêtres, les généraux, les boutiquiers, les propriétaires.

   Jugés indésirables par les chauffeurs de bus, les ouvreuses de salles de cinéma, les vendeuses de hamburgers

   - Not in my backyard !

   et de hot dogs. Refoulés à l'entrée du Madison Square Garden, du musée Salomon R. Guggenheim, du Club New York, de l'hôpital Mount Sinaï, de la banque d'affaires Morgan Stanley Dean Witter, des champs de courses, des stades de base-ball, des ranches et des usines, des peep-shows, des steak-houses et des clubs de billard. Et des discothèques et des boîtes de nuit du quartier. Et des vidéo-clubs pornos. Interdits d'accès aux camps d'entraînement des milices patriotiques du Montana et aux Gated Communities de Phoenix, de Chicago et de Los Angeles. Et de Floride. Jetés dans les eaux mazoutées de l'Hudson. Projetés dans les ronces et les orties par les ruades d'un cheval de rodéo nourri à la marijuana. Débranchés. Déphasés. Ejectés. Sortis du réseau. Mis sur la voie publique en exécution de décisions de justice.

   Déchets agricoles et industriels. Débordements de citernes à mazout. Trop-pleins de fosses septiques déversés sur les trottoirs. Écoulements de purin polluant les étangs. Lisier de porc et bouses de vaches souillant l’eau gazeuse et parfumée des piscines privées. Couronnes d'ordures ménagères déposées au pied des monuments publics.

   Mal aimés. Mal aimants.

   Expulsés du commerce et de l'entreprise. Invendus du marché du taf.

   A la recherche d'un endroit pour dormir. Ou d'un trou pour crever. Ou d'une charogne. Ou d'une proie quelconque. Di. Vaguant dé. Lirant ti. Titubant zig. Zaguant portant des. Baluchons pous. Sant des voitures d'enfant rouillées, surchargées de cartons, de sacs de toile et de bouteilles en plastique.

   - So what ?

   Hirsutes et bagarreurs. Parcourus de frissons. Ravagés par les maladies.

   - Et alors ? De quoi j'me mêle !

   Diabète sucré. Dengue. Incontinence des matières fécales. Scorbut. Choléra. Cholestérol. Cirrhose. Syphilis. Sida. Sras. Gale. Teigne. Tiques. Maladie de Lyme. Maladie de Chagas. Maladie de Huntington. Cancers tardifs. Epilepsie. Paludisme. Listériose. Salmonellose. Tuberculose. Onchocercose. Leptospirose. Ostéoporose.

   - So what ? On s'en tape !

   Blessés. Tremblants. Geignants. Ha. Gards. Mar. Chant en se te. Nant le dos clau. Diquant es. Soufflés é. Puisés s'ar. Rêtant pour re. Prendre haleine s'as. Seyant avec difficulté.

   - So what ? On reste entre nous, entre gens bien, entre chrétiens et patriotes, entre bons citoyens !

   Visages ridés. Chairs boursouflées. Mains tannées. Peaux calleuses. Prunelles brûlées par la fièvre. Paupières soudées par le pus. Index et majeurs roussis par la nicotine. Nez verruqueux. Rictus buriné. Voix éraillée.

   Coudes et genoux couverts de squames. Epaisses. Blêmes et sèches.

   Dents proéminentes. Chicots noircis par l'alcool. Orteils en marteau. Ongles cassés, crasseux, dévorés par les champignons. Boyaux rongés par les vers. Phallus boutonneux. Anus rouillés. Vulves corrodées. Trompes bouchées.

   Sommeils en retard, rattrapés vaille que vaille sur un trottoir, dans des parkings et des entrées d'immeubles. Les bancs sont rares.

 

   Harcelés par un homme politique conservateur en campagne de moralisation économique.

   - Les personnes de ce genre-là …

   Frileu. Sement ser. Rés les uns con. Tre les autres se met. Tant en léthar. Gie stockant des litres de. Bière et. D'alcool à l'inté. Rieur de leur esto. Mac vivant sur des réser. Ves de graisse accu. Mulées pen. Dant la bonne. Saison.

   - Les personnes de ce genre-là ne créent pas de valeur. Elles n’exercent pas d'activité productrice. Elles ne présentent aucune utilité économique.

   Oreilles em. Ballées dans du pa. Pier journal ou. Ate enfoncée dans les. Ouvertures du nez as. Sis en tail. Leur dos. Courbé bras re. Pliés sur le ven. Tre.

   - Les personnes de ce genre-là ne respectent pas la propriété privée, la loi du profit et les autorités du marché. Elles vivent d’expédients et de larcins. Elles grappillent des grains de maïs transgénique dans les champs déjà moissonnés. Elles volent des pommes et des tomates à l'étalage des épiceries. Elles pillent les troncs de l'Armée du Salut. Elles chapardent de l'alcool, du tabac, des sucettes et des tablettes de chocolat dans les magasins de nuit.

   Se couchant sur. Des cartons d'em. Ballage posés à. Même le sol gelé reposant. Leur tête sur. Un coussin de. Feuilles mor. Tes s'efforçant de ré. Duire la surface de. Leur corps faisant bais. Ser leur tempé. Rature dé. Pensant le moins d'én. Ergie possible éco. Nomes de leurs mou. Vements dimi. Nuant le rythme de. Leur respi. Ration fonction. Nant au ralenti.

   - Les personnes de ce genre-là refusent de tirer parti du dynamisme entrepreneurial étatsunien. Elles ne nourrissent pas de projet immobilier. Elles n’identifient pas de créneau d'activité porteur, ne fondent pas d'entreprise à potentiel élevé, ne créent pas de start-up de biotechnologie dans un marché en plein essor, ne veulent rien comprendre à la Nouvelle Economie. Elles ne développent pas de vision stratégique d’envergure. Elles ne sont pas à l'affût de méthodes performantes leur permettant d'acquérir une position dominante. Elles ne recourent pas au financement par le marché boursier afin d'atteindre rapidement un seuil de croissance significatif.

   Papil. Lons pous. Siéreux et fri. Leux pris dans les. Phares li. Vides des voi. Tures glacées rê. Vant de bancs sol. Aires et d'al. Cools de co. Cotier de cri. Ques épar. Gnées par le cy. Clone de pê. Che aux épon. Ges au lar. Ge des cô. Tes de Flo. Ride.

   Cobras libidineux. Varans galeux.

   Femmes à tête de bouc.

 

   Trixy, Mandy, Meg, Teri dont la robe s’ouvre jusqu’au nombril, Kimberly et Ann-Wendy discutant boulot avec le passager d’une limousine et

- What's up, Honey ? Are yuh looking for love ?

entrant aussitôt en concurrence.

- Choose me ! No, me ! Look at me, Mister PDG ! What about me ?

 

   Crocodiles édentées. Eléphantes pelées, ayant perdu leurs défenses lors de combats de rue.

   - Les personnes de ce genre-là ne cherchent pas à intégrer un groupe industriel disposant d’une expertise mondialement reconnue et d’atouts déterminants dans un secteur en pleine expansion marqué par une évolution rapide. Elles n'établissent pas de plan de carrière. Elles ne veillent pas à améliorer leur rendement. Elles n'acquièrent pas de qualifications de pointe. Elles ne souhaitent pas intervenir activement dans la vie de l'entreprise et participer directement à ses résultats. Elles n'envisagent pas d'être payées sur la performance future de l’organisation. Elles refusent d'en soutenir l’expansion et d'en renforcer la position concurrentielle.

   Coeur à droite. Foie à gauche.

   Vieux yeux fre. Latés secs u. Sés se di. Latant dans les orbi. Tes dévorés. Par des lar. Ves de mou. Ches.  

   Regards de contrebande.

   Morve gelée s'agrippant aux narines. Tremblements incontrôlés du bout des doigts, des lèvres et des paupières.

   Crapauds-crabes sortant des trous qu'ils se sont creusés.

   Prudemment.

   Dans les caves squattées et les couloirs du métro. Sous les quais de Grand Central et les viaducs autoroutiers. Derrière les palissades entourant les terrains vagues.

   - Les personnes de ce genre-là ne se plient pas aux lois du commerce et de l’industrie. Elles constituent, de toute évidence, un grave danger d'ordre économique.

   - So what ? On s'en branle, tête de cul !

 

   S'enfonçant dans. La vase à. La moindre menace.

   Rapiécés. Liquéfiés. Distordus. Harassés. Paniqués. Epuisés. Effrayés. Terrifiants. Agressifs. Querelleurs. Apeurés.

   Accostés à la sortie des soupes populaires par des organisateurs de mariages blancs.

   Harcelés et interpellés par des prédicateurs fondamentalistes en croisade de charité chrétienne, de normalisation sexuelle et de refondation spirituelle des communautés défavorisées.

   - Les personnes de ce genre-là éprouvent d'évidentes difficultés à respecter les limites ordinaires de la vie et de la mort. Elles ne fréquentent ni les musées, ni les bibliothèques, ni les monuments historiques, ni les buvettes d'aéroports, ni les lieux de culte. Elles ne vouent pas leur existence à Dieu et n’en ressentent aucune honte, aucun remords, aucun privation. Elles offrent à tout le monde le spectacle désastreux, affligeant, aberrant, scandaleux et pervers de leur profonde et définitive déchéance. Elles ne cherchent même plus à dissimuler leur difformité aux yeux des honnêtes croyants.

  

   Vieux Jésus, le cul nu, en robe d’opéré, courant à reculons, un ancien chef de secte qui s’est fait jeter par ses apôtres.

   - T’as pas une clope, Petit ?

   Et Sam Tucker, les cheveux décrêpés et colorés en châtain, un gros naze, proposant

   - Moins cher !

   à la vente, furtivement, un paquet de disques dissimulé sous un blouson de faux cuir.

 

   Teints blafards. Yeux cloués regardant vers nulle part. Larmes coulant le long des joues. Langues recouvertes de dépôts blanchâtres. Bas des jeans mouchetés de boue ou de taches de peinture. De sperme ou de merde. De mazout ou de goudron.

   - Les personnes de ce genre-là ne se brossent jamais les dents et ne changent pas de caleçon tous les jours. Elles souillent de leurs déjections fétides les tribunes d'honneur de nos stades de base-ball, les seuils de nos boutiques de mode, les pelouses de gazon anglais de nos temples grecs et de nos jardins publics. Elles égratignent l'innocence de nos enfants. Elles énervent la pudeur de nos épouses. Elles portent atteinte au moral de nos troupes.

   Habi. Tant des cha. Peaux grais. Seux et des ves. Tes trou. Ees. Portant à l'en. Vers l'une sur. L'autre plu. Sieurs pai. Res de chaus. Settes en état de. Décompo. Sition avan. Cée d'une. Couleur indé. Finie qui os. Cille entre le. Roux et le. Noir.

   - Les personnes de ce genre-là souffrent de dyspepsie flatulente...

   Imperméables en sacs-poubelles. Baskets sans lacets. Pantalons déchirés.

   Caleçons longs. Jaunis. Rongés par la pisse et les traces de freinage. Tartinés à la moutarde, au ketchup, au Tabasco.

   - Les personnes de ce genre-là ne maîtrisent plus leurs sphincters. Elles bafouent les convenances, régurgitent leurs aliments, évacuent en crachant les sécrétions de leurs poumons, rejettent bruyamment par la bouche les gaz nauséabonds contenus dans leur estomac, se libèrent de leur urine dans des bouteilles en plastique ou sur la façade des immeubles, émettent leur liquide séminal dans des lieux ouverts au public. Les personnes de ce genre-là importunent gravement leur entourage.

   Pous. Sant leur crot. Te sous. Des por. Ches de ban. Ques. De théâ. Tres ou d'égli. Ses ou da. Ns des ben. Nes d'engins de chan. Tier des ré. Duits à ou. Tils des ca. Bines télé. Phoni. Ques des car. Casses de voi. Tures des tun. Nels de mé. Tro.

   - Les personnes de ce genre-là sont des vermines puantes, des démons malfaisants, des fornicateurs, des adultérins, des parricides, des apostats, des enfants des ténèbres, des suppôts de Satan. Elles insultent la religion du marché. Elles copulent avec leurs soeurs, leurs frères, leurs fils, leurs filles et tous les animaux de la basse-cour. Elles commettent le péché de chair avec leur propre père ou leur propre mère. Elles encouragent la transgression de la loi divine et les abominations de la pire espèce. Elles périront dans les Flammes de l'Enfer tandis que des épidémies et des sécheresses et des famines et des cyclones et des tremblements de terre s'abattront sur tous les continents et que des tornades frapperont la Kansas et le Missouri et que des vents souffleront à plus de 250 km/h et que des tempêtes fracasseront les temples du stupre et que les criquets pèlerins envahiront l’Utah et l’Idaho et  que les cultures seront ravagées et que le mal des ardents tourmentera le corps des amants et que les rats affamés mangeront le coeur des pécheurs et qu'une épaisse couche de neige recouvrira les déserts de l'Arizona et du Nevada et que les salamandres s'enfonceront dans une fange nauséabonde et que les couleuvres et les lézards s'enterreront profondément dans le sable et que les chênes d'eau de Caroline du Sud seront déracinés et que les planchers s’effondreront et que les éviers se détacheront des murs et que les maisons seront arrachées de leurs fondations et que les trains dérailleront et que les avions s'écraseront et que les voitures seront projetées dans les ravins et que les navires seront engloutis par les océans et que l'écorce terrestre se fissurera et qu'une roche en fusion jaillira des entrailles des volcans et que les buildings et les stades et les tunnels et les ponts et les tours défiant le Miséricordieux s'écrouleront comme des châteaux de carte et que la localité de Pierce City sera totalement dévastée et que les mécréants seront ensevelis dans les décombres et qu'il pleuvra des chats et des chiens et que les égouts déborderont et que l'eau des fleuves et des rivières se changera en hémoglobine et que le sang prendra feu et que les débauchés et les infidèles seront emportés par les Avalanches du Châtiment et que les plages de foutre seront submergées par les raz-de-marée de la Punition Biblique et que des cadavres décapités des malandrins et des blasphémateurs seront traînés derrière les véhicules blindés de l'Ordre Public au service de la Loi Divine et que l'Ange de Lumière brandira le Glaive de la Justice et chassera les forces du Mal et que Gotham City sera détruite et que le monde finira et que Dieu Tout-Puissant, Béni soit Son Nom, portant des équipements rembourrés et un casque de joueur de football sur la tête, reviendra parmi nous pour assouvir sa vengeance et que les impies seront effacés de la surface de la terre et que seuls les enfants du Seigneur seront sauvés. Les personnes de ce genre-là constituent, de toute évidence, un grave danger d’ordre moral.

   - So what ? On s'en branle, sac à chtouille !

 

   Harcelés, interpellés et morigénés par un gestionnaire de la nouvelle gauche, pontifiante et moralisatrice, écologiste et néo-libérale, sécuritaire et humanitaire, en mission de purification éthique, d’analyse critique des comportements curieux des groupes humains défavorisés, d'identification de la dangerosité des déviants et de repérage des transgressions flagrantes des normes, portant un noeud de cravate en forme de papillon, se disant post-moderne, dressant des contraventions sociales.

   - Les personnes de ce genre-là sont inciviques et irresponsables. Elles ne participent pas aux activités culturelles organisées par les collectivités locales. Elles ne manifestent aucune volonté affirmée d'intégration à un groupe social spécifique. Elles ne s'impliquent pas dans la vie associative urbaine. Elles ne collaborent pas au développement de leur communauté. Elles enfreignent les règles les plus élémentaires de l'hygiène publique, de la vie en société et de la morale du marché. Elles ne justifient pas de revenus réguliers. Elles refusent de s'acquitter de l'impôt et d'apporter leur contribution aux dépenses d'intérêt général. Elles ne sont pas connectées à Internet ni même raccordées aux réseaux de distribution d’eau, de gaz, d’électricité, de téléphone et de télédistribution. Elles ne répondent pas aux attentes des prestataires de services de proximité.

   Insom. Niaques. Trem. Pés jusqu'aux. Os. S'abritant de. La pluie sous. Des cou. Vercles de pou. Belles squat. Tant les tom. Bes des bour. Ges dans les cime. Tières fri. Qués bu. Tant contre. Les croix se pre. Nant les pieds dans les cou. Ronnes mor. Tuaires cra. Chant à la fi. Gure des mé. Decins-flics des psy. Chologues-fonc. Tionnaires et. Des ébou. Eurs sociaux.

   - Les personnes de ce genre-là peinent à articuler leurs mots, à construire des phrases sensées et à formuler des revendications cohérentes. Elles profèrent des obscénités sur la voie publique. Elles ne possèdent pas de façon habituelle et permanente la plénitude de leurs fonctions organiques et cérébrales. Elles n’ont pas d’attaches sociales stables. Elles n'ont pas de parents ni d’amis. Elles ont oublié comment s'appellent leurs enfants, ignorent s'ils sont toujours en vie et ne savent pas où ils sont enterrés. Elles ne sont certainement pas en mesure de fournir une adresse fiable et constante aux agents des services publics chargés de les suivre et de les évaluer, de leur porter assistance et de les aider à réintégrer le marché. Elles souffrent d'aphasie et de somnambulisme.  

   Tra. Qués débus. Qués enfu. Més par les res. Ponsables sa. Nitaires bou. Tés hors. De leurs ter. Riers at. Trapés au las. So ou au fi. Let de pê. Che désha. Billés de for. Ce af. Frontant la lu. Mière des pro. Jecteurs fi. Xant les ca. Mé. Ras. Droit. Dans. Les. Yeux.

   Lançant un bras d'honneur aux mouches à merde qui les désignent du doigt, leur font des remontrances, leur infligent des leçons de civisme et d'hygiène. Et qui les autorisent à survivre dans l'obscurité, entre parenthèses, comme hologrammes.

   - Nous leur laissons une chance, voyez-vous. La prison coûte cher à la collectivité. Et, d'après une étude très sérieuse menée par une équipe de chercheurs de l'Université de Cornell ou d’ailleurs, le return financier que l'on pourrait attendre de camps de resocialisation à installer à proximité de nouvelles zones industrielles serait très faible compte tenu de l'importance des investissements à consentir. Toutefois, pour des raisons évidentes d'hygiène communautaire, nous organisons régulièrement des rafles. Nous faisons embarquer les divaguants par la fourrière. Nous mettons les itinérants à la disposition des laboratoires pharmaceutiques et des professionnels de l'aide aux personnes démunies et de la lutte contre l'extrême pauvreté.

    Aspergés d'insecticide et de produits d'abattement d'odeurs nauséabondes. Admonestés. Démazoutés. Moralement réarmés. Badigeonnés de chaux vive. Désinfectés à la soude caustique. Rincés à la lance d'incendie. Epouillés. Epilés. Rasés. Grattés. Frottés. Savonnés. Douchés à l'eau glacée. Réchauffés au canon à chaleur. Bouchonnés. Malaxés par des doigts en caoutchouc. Décrassés. Rapiécés. Masturbés et violés.

   - Ensuite, nous les gavons de vermifuges et leur fournissons gracieusement de nouveaux vêtements, élimés mais propres, et de vieilles couvertures de l'armée. Nous leur rendons alors la liberté. Nous les renvoyons dans leur milieu naturel et les remettons à charge de la société globale.

   Se lé. Chant les pa. Luches se racon. Tant des his. Toires pour trom. Per leur faim. Fouillant les or. Dures ména. Gères et les. Tas de dé. Tritus.

   Creusant. Grattant. Tamisant.

   Rôdant autour des postes de nourrissage. Prières contre nourritures. Mangeoires. Abreuvoirs. Urinoirs. Isoloirs. Dortoirs.

   - Nous leur servons aussi, régulièrement, de la soupe aux fèves, au gruau de riz et à la couenne de lard. Et de la potée aux choux. Nous leur faisons chanter des cantiques religieux et nous efforçons d’éviter ainsi qu'ils pillent les étals de nos épiceries. Ou qu'ils commettent des hold-up dans nos magasins de nuit et nos hôtels de passe. Ou qu'ils s'emparent de l'argent de poche et des jouets de nos enfants.

   S'accrou. Pissant de. Vant le feu et cra. Chant sur les brai. Ses consom. Mant des boî. Tes de cha. Rogne pour pe. Luches de com. Pagnie ali. Ments péri. Més omelet. Tes à la salmo. Nelle plats du. Jour de la se. Maine der. Nière pou. Lets à la dio. Xine et ca. Nettes de.  Coca-Co. La jetés à la. Pou. Belle par des res. Taurants d'entre. Prises et. Des can. Tines sco. Laires.

   - Les personnes de ce genre-là expectorent dans la main qui leur porte secours. Elles boivent de l'alcool de mauvaise qualité, fument du hasch coupé au henné, avalent des pilules d'ecstasy frelatées, perdent le contrôle de leurs actes, s'expriment de façon grossière et désobligeante, tiennent des propos inconsidérés, adoptent une conduite inadaptée à la vie en collectivité. Elles cassent les branches des arbustes dans les squares et font un usage abusif du mobilier urbain mis à la disposition du public. Elles n’ont aucune ambition affirmée et négligent toutes les opportunités qui leur sont offertes. Elles refusent d'aller plus loin dans un monde qui bouge et se tourne résolument vers l’avenir.

   Cheveux hirsutes. Brûlés par les flammes.

   Cra. Chouillant de pe. Tits pa. Quets de mer. De âcre et a. Mère dans des. Sacs en plas. Tique et. Sur les pa. Ges d'un vieux ca. Hier ex. Halant des ef. Fluves qui at. Tirent les mou. Ches bleues.

   - Les personnes de ce genre-là représentent une menace grave pour leur propre existence et pour l'intégrité physique d'autrui. Les personnes de ce genre-là constituent, de toute évidence, un grave danger d'ordre social.

   - So what ? On t'encule, cuisse de mouche !

 

   Se nourrissant de cadavres de bêtes mortes de maladies infectieuses. Ou de déchets chirurgicaux en état de putréfaction. De cerveaux, de moelles épinières, d'amygdales et d'intestins. De carcasses, de sabots et de plumes. De mégots de cigarettes, de quignons de pain et de grains jetés aux oiseaux.

   S'humidi. Fiant le pour. Tour des. Yeux se rin. Çant la bou. Che et fai. Sant leur vais. Selle dans un bas. Sin d'eau net. Toyant les cuis. Ses de leurs ga. Melles mais. N'en lavant ja. Mais le cul ni. Les pas. Soires à. Thé ni les go. Belets ni le man. Che des cou. Teaux.

   Trimardeurs et flibustiers gobant des oeufs de colombes. Crabes des cocotiers s'attaquant à la carapace d'un tatou. Fabriquant des pièges à hiboux. Allumant de grands feux dans de vieux bidons. Plaçant des collets pour attraper des chats, des belettes et des rats de compagnie. Décapitant une triplette de canards à l'aide d'une seule flèche à la pointe taillée en forme de faucille. Ou les tuant par suffocation pour ne pas en perdre une seule goutte de sang.

 

 

   Jimmy Fisher.

   Don Cobb. Tim Garner, dit le Connard. Adam et Richard Abbott, les jumeaux.

   Et Little Mary, la mère de Babe.

   - Pffft ! Pffft ! Pffft !

   Une meute de jeunes voyous.

   Echines hérissées, têtes baissées, queues basses, regards floutés, kystes au cerveau, cannabis dans les urines.

   Considérant avec intérêt et perplexité un chrétien qui tient en laisse une belette d’appartement et pousse un caddie de supermarché rempli de sacs en plastique et de vieux journaux. Observant son manège.

   - Qu’est-ce qu’on fait ?

 

   Maraudeurs, braconniers et trafiquants de gibier urbain. Renards de poubelles emportant leurs proies dans des tanières faites de bâches, de branchages, de caisses et de sacs. Et de cartons d'emballage ramassés dans les décharges.

   Leur cou. Pant la. Gorge. Leur ou. Vrant le. Ventre. A l'ai. De de. Cou. Vercles de. Boîte de. Sardi. Nes. Les dépe. Çant les étri. Pant les rô. Tissant sur des bras. Eros im. Provisés.

   Renversant les tortues d’aquarium et les cuisant à l'étuvée. Sur le dos. Dans leur propre jus.

   Man. Geant à mê. Me le sol sur. Un jour. Nal bour. Sier ou sur. Une serpil. Lière humi. De ou une petite cul. Otte affrio. Lante de fi. Ne den. Telle noire ou de ny. Lon rose chair trou. Vée dans un par. King en plein. Air derrière un. Buisson bu. Vant au gou. Lot des bou. Teilles embal. Lées dans des. Sacs de pa. Pier brun recra. Chant les os. Selets de pi. Geons les arè. Tes de pois. Son et les pé. Pins de me. Lons jouant du tam. Bourin sur u. Ne boîte en a. Luminium pré. Parant le café a. Vec une vieil. Le Chaus. Sette de fla. Nelle noi. Re jetant des pier. Res dans le. Feu.

   Hyènes affamées rôdant autour des maternités. Dévorant le placenta des accouchées. Suçotant les cordons ombilicaux.

   Se disputant la dépouille de petits Christs de lait, oubliés sur une berge dans des cageots de légumes ou des paniers en osier. Gluants. Et qui collent encore à leurs langes. Bouffis, rougeauds, sanguinolents. Poisseux de liquide amniotique et de matières fécales.

    Et les cadavres d'oiseaux migrateurs venus s'écraser sur les vitres des gratte-ciels, assaillis par les fourmis, harcelés par les mouches.

   Chacals et cochons sauvages se gavant des carcasses d'amoureux désespérés et des dépouilles en décomposition de commerçants faillis, spéculateurs malchanceux et financiers ruinés qui pourrissent au pied des ponts et des buildings.

   Fouil. Lant les vê. Tements des. Mo. Rts et. S’en parta. Geant les res. Tes les dis. Putant aux cra. Bes aux mouet. Tes de. Proie aux chi. Ens sans maî. Tre aux caï. Mans sor. Tis des col. Lecteurs d'ea. Ux plu. Viales  aux lar. Ves de mou. Ches à vi. Ande.

   Prélevant les cellulaires, les écharpes et les mouchoirs de soie, les billets de banque, les pattes de lapin, les médailles miraculeuses et les cartes de crédit. Délaçant les chaussures et détachant les montres. Coupant les cheveux des femmes. Enfonçant profondément les doigts dans les anus et les vagins à la recherche de bijoux cachés ou de capsules de coke. Enlevant les étiquettes de traçabilité agrafées aux oreilles ou accrochées au gros orteil. Arrachant les poils et les plumes, les piquants dorsaux, les moumoutes, les implants mammaires, les prothèses dentaires et les jambes artificielles, les broches métalliques,  les valvules en caoutchouc synthétique, les pompes à regonfler les bites, les stérilets et les sphincters artificiels.

   Jouant aux billes avec des yeux de verre.

   Hideusement, hargneusement, haineusement.

   Sales et laids.

   Veules et vils.

   - Les personnes de ce genre-là constituent, de tout évidence, un grave danger moral d’ordre socio-économique. Les personnes de ce genre-là ruinent les efforts de nos entreprises, minent les valeurs de notre société, sapent les fondements de notre démocratie du marché...

   - So what ? On n'en a rien à foutre, rien à cirer, rien à branler ! On est des gens bien ! On est des patriotes et des chrétiens ! On est d’bons citoyens ! On est des Américains ! On est des trous du cul d’bons citoyens américains !

   Haussements d'épaules. Bruits de mâchoires et de déglutition. Raclements de gorges. Quintes sans fin. Retournements d'estomacs.

   - So what ? Et si, d'accord, on est ça, des Américains-poubelles, on est des Américains quand même ! Des enculés d’combattants de la liberté d’entreprendre et de commercer ! Des salauds d’capitalistes baisés par c’te foutue salope de conjoncture ! On est des citoyens de la Libre Amérique, if you see what I mean ! s’insurge Colonel Will en bombant le torse et en rentrant le ventre. Et Bon Papa Joe et Cousin Gabe d’approuver.

 

   Et les autres de renchérir.

 

   Vieux Jésus et Sam Tucker.

   Trixy, Mandy, Meg, Teri dont la robe s’ouvre jusqu’au nombril, Kimberly et Ann-Wendy.

Jimmy Fisher.

Don Cobb, Tim Garner, Adam et Richard Abbott.

Little Mary.

 

   Colère des associations chrétiennes. Indignation de la classe politique. Dow-Jones refluant à 9.736, 35 points.
   Incendie dans un dépôt d'épaves de voitures.

   Hululement des sirènes de pompiers

 

 

  
---------------------------------
  
Quelques apparitions et disparitions, dans la suite du roman, de deux personnages secondaires (à peine signalés dans ce premier chapitre) mais néanmoins intéressants...
 

ou sur:


Sur Vieux Jésus, voir aussi (dans Jodi, toute la nuit - tome 2 : "La carcasse et les os) :


Un troisière personnage (également secondaire... et qui ne s'est même pas manifesté dans le chapitre premier) aimerait bien aussi recevoir des visites
 
3. Crazy Rat  

Par ailleurs différents autres personnages réputés "malsains" - qui avaient (il y a quelques années déjà) été escamotés, émasculés, défruités ou dessalés dans l'espoir (vain !) de rendre le bouquin "politiquement, économiquement, socialement et culturellement" plus correct - ont, pour partie, été récupérés sur un autre site : Jodi, toute la nuit (le broc) 

4. Don Cobb (et sa maman), Saint Judas, le PDG, la Bimbogirl et quelques autres
Cliquez sur: 

 

 

 

 

Par jodi-book.over-blog.com
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Lundi 19 juillet 2010 1 19 /07 /Juil /2010 16:30

Ceci est l’histoire de Jodi. Thriller politico-érotique étatsunien, virtuel et mystique ? Pulp magazine en noir et blanc, snuff-movie ou BD japonaise ? Avec quelques noms-clefs. Pour surfer. Sur fond de bière et de whisky, de blues et de sundama, de hip-hop et de house, de crack et d’ecstacy, de trash music et de gangsta rap. Entre tout et rien, amour et perversité, clip et farce, puzzle et jeu de piste, manifeste et mascarade, cuistrerie et piraterie, collage et façadisme, branlette et muflerie, érotisme juvénile et délinquance sénile, stéréotypes et chausse-trapes, enchaînements funestes et contradictions grossières, aphasie et logorrhée, chewing-gum et pied de nez, lieux communs et faux-semblants, outrance belge et brosse à dent chinoise, désuétude et prémonition, conte noir et roman de fées, parodie et tragédie, cartoon et wildlife, strip-tease amateur et apparition mariale. 


 

 

2-1

 

   Ch'i ch’pouvais m'imach'iner ! Treich'e ans !

   Ch'on nom, ch'était Ch'immy, comme tout l’monde. Ch'immy l'artich'te. Ch'on père, Darren, ch'était un trou du cul d’prêch'eur de l'Eglich'e de Ch'éch'us-Ch'rist des Ch'aints des Derniers Ch'ours, de l'Eglich'e Unitarienne ou de l'Eglich'e Mondiale du Créateur. Ou un prédicateur-mich’ionnaire de la Convench’ion baptich'te du Ch'ud ou un pach'teur pentecôtich'te de Virch'inie, y n'ch'avait plus trop. Faut dire qu'y n’ch'y était ch'amais r’trouvé parmi ch'es différentes marques de bon Dieu de merde qui ch'font une ch'acrée concurrench'e sur le marché. Et Dotty, ch'a ch'alope de mère, ch'était une putain d'alcolo. Et, Darren, ch'on trou de balle de père avait perdu la foi, ch'arrive à tout l’monde, non ?

   On lui avait conch'eillé, à ch'on daddy, d'quitter ch'on putain d’minich'tère, comme ils dich'ent. On l'avait viré, quoi. Le vieux n'adhérait plus à la culture de l'entreprich'e !

   Et ce trou du cul de Darren n'avait rien trouvé de mieux à faire que de ch'e ch'uich'ider !

   Et Dotty avait pris ch'a très mal. Du ch'our au lendemain, elle avait déch'idé qu'elle n'avait plus rien à ch'irer de ch'on taré de kiddy qui rech'emblait trop à ch'on connard de père. Elle l'avait nié, ch'on Ch'immy, ch'on ch'weetheart. Elle l'avait ch’té ! Ch'anch'états d'âme ! R'crach'é comme un étron ! Vite fait ! Et elle ch'était barrée avec un autre mec.

   Encore heureux, il avait été recueilli par un tonton plouc et ch'a foutue bobonne, un couple de putains d’péquenots, flics d'un putain de bourg rural. Il y avait pach'é toute ch'on enfanch'e dans ch’bled pourri de merde, à ch'ouer à la toupie et à ch'entraîner au bach'e-ball dans une putain d’cour de récréach'ion de prich'on pour putains de bouch'eux ivrognes. Ch'i ch’pouvais m'imach'iner !

     Mais ch'n’devais pas venir dans ch’quartier d’merde, ch'devais m’méfier, ch'était plein de crapules, de ch'inglés, de tarés, de camés, ch’trou du cul d'quartier-là. Bien ch'ûr, lui, Ch'immy, il était foutu mais y n'aurait pas voulu qu’ch'a m'arrive, ch'avais une bonne tête de patriote et de chrétien, quoi ! Ch'lui étais ch'ympathique, alors il fallait pas qu’ch’le fréquente ch’putain de quartier-là, il fallait pas !  Ch'avaich'une bonn’tête, quoi ! Ch'avais une putain de gueule de patriote et de bon chrétien !

   Ch’n'avais pas un trou du cul de billet de ch'inq ch'ent dollars ? Ch'inq ch'ent dollars à prêter à des copains fauchés, ch’n'avais pas ch'a ? Oh, y demandait ch'a comme ch'a, en pach'ant, à l'aich'e ! Y n'cherchait ch'amais d'hich'toires, à perch’onne ! Y demandait, tout ch'implement, y baich'ait ch'on froc. Et puis ma gueule lui rev’nait bien.  Ch'y m'demandait ch'a, ch'est que, vraiment, ch'étais un brave mec, qu'y voyait ch'a tout d’ch'uite, quoi !

     C'est un poème sur la liberté.

   C'est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

 

   C'est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud.

   Une grille séparait le jour et la nuit.

   Une grille séparait les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les beaux et les laids, les gros et les minces, les riches et les pauvres

   C'était dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas.

   C'est un poème sur la liberté.

   C'est un poème que j’ai écrit il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

   C'est un poème qui raconte mon voyage dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

 

   Une grille séparait le jour et la nuit.
   Une grille séparait le sable et la mer, le ciel et la terre, le chaud et le froid, le haut et le bas, l’amour et la mort.

   C'était dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

    Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, vous ne pourrez pas échapper à la mort

   Quoi que vous fassiez, où que vous alliez, cela ne fait aucune différence, l’amour est le même pour tous.

 

   C'était il y a longtemps, dans le Sud, quand j'étais Blanc, et j'ai rendu visite au gouverneur.

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas, c'était dans le Sud, il y a longtemps et j'ai rendu visite au gouverneur.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, quoi que vous fassiez, où que vous alliez, vous ne pourrez pas échapper à l’amour.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

   Personne.

 

 

   

   Un quartier près des docks.

   Un quartier de chiens libres. Hors-la-loi. Bandards fous. Les seins nus. Ne portant pas d'étui pénien.

   Tatouages brûlés à l'acide. Micropuces arrachées au couteau.

   Chiens de paumés, de voyous, de trafiquants. Pitbulls et rottweilers entraînés aux combats de rue. Sourds ou malentendants. Teigneux, galeux et goutteux. Parasités par les vers et les puces. Se pétant la gueule au chanvre d’Iyele ou de Kiko. Et au whisky écossais de contrebande. Se disputant les déchets de nourriture trouvés dans les poubelles, les carcasses tièdes, les tripes crues. Faisant oeuvre de chair en pleine ville.

   Il faut tenir les clébards en laisse, les placer sous muselière et leur mettre des couches-culottes, les empêcher de paître et de téter sur la voie publique, leur interdire d'aboyer et de copuler sur les trottoirs et dans les squares.

   - Ville propre, convenances, bonnes moeurs, amendes, dollars !

   Les chiens ne savent pas lire les règlements de police.

 

   Manya part à la recherche de la Taverne de l'Ane Rouge.

   C'est près des docks, qu'on lui a dit.

   D'abord il se perd, il traverse un parc ou un square. Allées recouvertes de bitume.

 

   Ils sont six. Une frangine et cinq crapules.

   Une meute de jeunes voyous. Mentons et fronts proéminents.

   A l'affût et

   - Sssst !

   interpellant les métèques et

   - Need a green card ?

   les touristes et pratiquant le taxi sauvage et 

   - Where are yuh going to ? Kennedy Airport ?

   la virée en bande à la recherche d'une proie ou d'un mauvais coup, le casse à la voiture-bélier, le dépeçage de bagnoles dans les parkings, l'agression de promeneurs solitaires, l'arrachage de sacs, le kidnapping et le viol collectif des pétasses hystériques et des livreurs de pizzas aux ananas.

   Considérant avec intérêt et perplexité un type, un chrétien nommé Kevin Jones, qui sort sa belette d’appartement, achète une scie à métaux, un hachoir et un paquet de gros élastiques de bureau dans un drugstore 24 hours, récupère des sacs en plastique, ramasse des piles de vieux journaux déposées au pied d'une benne à ordures et les entasse dans un caddie de supermarché.

   Et qui achète aussi des bonbonnes d’eau et des batteries et des conserves alimentaires et des couvertures et un carton entier de rouleaux de papier cul et des bougies et des lampes torches et de grosses quantités de ruban adhésif renforcé « duct tape ».

   Observant son manège et

   - Qu’est-ce qu’on fait ?

   se le gardant pour plus tard.

   - Il se prépare à soutenir un siège, ce gars-là ! Il craint une attaque aux gaz toxiques ? Ou, peut-être, l’explosion d’une mini-bombe nucléaire bricolée par Sammy Ben Laden ?

 

 

   La frangine chaussant de vieilles platform-boots, rouges-vernies, assorties à la couleur de sa bouche et

   - Sssst !

   hautes de 15 centimètres mais

   - Sssst ! Sssst !

    déjà usées par les trottoirs.

   Vautrée sur un banc. Les yeux charbonneux, le rouge à lèvres violacé, le corsage vert acide largement déboutonné. Sentant la bière aigre et le parfum tourné.

   - T’as le bâton, Honey ?

   La tirette dézippée, les jambes écartées, ayant des problèmes avec le fermoir de son mini-short de plastique orange. Laissant entrevoir quelques poils javellisés de son pubis d'albinos.

    - I suck yuh ?

   Les ar. Rachant un. A un avec leur. Racine à l'aide d'une. Pince à é. Piler comme on ér. Radique les fils d'une é. Tiquette qui s'ef. Filoche à l'in. Térieur d'un. Pull.

   Ou les brûlant en se servant d'un briquet comme lance-flamme.

    - I suck ur cock ?

   De la sueur lui coulant entre les seins.

   Exhibant un tatouage sur le nichon droit comme on arbore la griffe d'un couturier branché : un cobra Gabe et un vieux varan Joe, se chauffant au soleil, se tirant la gueule et se montrant les dents.

   Entrelacés. Se disputant les tétons de la nymphette. Les mordillant comme un cigare. Les léchant comme une bite.

 

   Une frangine, anneaux aux oreilles, crotte d'argent en aluminium sur le nez, barrettes accrochées aux arcades sourcilières, grignotant du pop-corn ou des cacahuètes, se triturant le nombril comme on se cure les narines.

   - Hello, Sista !

   Attendant ses klottes et

   - Pffft ! On se connaît ?

   ses seins lui faisant mal. Dévisageant Manya et

   - T'es quoi, toi ?

   lui lançant un regard haineux et

   - J'aime pas les mecs qui m'matent les doudounes en louchant, sans prendre leur ticket, sans sortir leur blé, en bavant, comme des clébards devant une vitrine de charcuterie, l'air sournois, le regard salace ! Ça m'débecte, ces mecs-là ! J'peux pas les piffer !

   lui faisant un signe du plat de la main au niveau de la gorge.

   - Va t'faire tailler l'crayon par un boudin ! Gueule de raie ! Bâton merdeux ! Chibre mou !

 

   Manya a appris à vivre avec les lycaons.

   On ne baisse pas sa garde. Jamais. On assure. Toujours. On évite les gestes brusques. Toujours. On affronte. Toujours. On ne presse pas le pas. Jamais. On ne tourne pas le dos. Jamais.

   On salue. Du bout des lèvres. Avec lassitude. Comme en bâillant.

   - Hi !

 

   Les gars assis sur une bordure de pierre ou sur des bittes de béton. Se regardant dans un miroir de poche. Se donnant des coups de peigne. Se grimaçant, prenant la pose et s'admirant dans les glaces de portières et les rétroviseurs. Se regardant se regarder. Glamoureusement.

   Casquettes retournées. Cols relevés jusqu'au menton. Combat-boots. Jeans délavés. Cheveux décolorés. Grandes oreilles décollées. Pupilles dilatées. Anneaux sur les paupières et la langue. Visages peinturlurés à la crème de camouflage. Couilles brûlées.

   Echines hérissées, têtes baissées, queues basses, regards floutés.

   Ecouteurs sur les oreilles. Cellulaires au ceinturon. Bagues aux doigts. Bracelets de force cloutés. Canettes de bière. Trash music. Kystes au cerveau. Cannabis dans les urines.

   Les voyous se curent les ongles, jouent du couteau, se lèvent

   - Qu’est-ce qu’on fait ? demande Tim Garner. On crucifie l’enfoiré à un arbre pour lui apprendre à respecter les frontières de not’territoire, propose Little Mary. On étrangle le bonhomme, on le fout à poil et on l’accroche à un lampadaire avec une carotte enfoncée dans l’anus, suggère Don Cobb.

   en voyant Manya venir, retiennent mollement un putain de pitbull au bout de sa longe, montrent les crocs et

   lentement, le   

   - Faut pas trop lui en vouloir au clébard s’il te renifle les couilles, mec ! dit Adam Abbott.    

   cerclent.

   - Sûr que tu schlingues le rat crevé, mec ! ajoute Richard Abbott.

   Des regards s'échangent. On se marre. On fait semblant de se marrer. On se renifle le trou du cul. On consulte. On se tâte. On se palpe. On hésite.

 

   On finit par s’admettre.

   - Give me five ! décide Jimmy.

   On s'admet. On se tape les mains. On se touche la putain de poitrine à la hauteur du coeur.

 - Who are yuh ? Where are yuh from ?

 

 

      Ch'on nom à lui, ch'était Ch'immy. Y ne cherchait pas d'hichtoires, il allait m' ec'ch'pliquer ch'on putain d’problème à la con, comment ch'a ch’poch'ait : il avait dich’-neuf ans, à peine, il était un peu à court de blé, de lard, d’och’eille ! Et il avait bech'oin de ch'eulement ch'inq ch'ent dollars. Une dette de mec, quoi ! Auch'ourd'hui même qu'y devait rembourch'er ch’inon y rich’quait d’ch’e faire cach’er la gueule par un ch’alopard de gangch’ter. Une putain de dette de dés, de cartes, de baich'e, d'alcool, de drogue, de fauch'e ou de racket, de prêche ou de bourrin. Ou quelq’choch'e comme ch'a. Au choix du client, mec ! Y n’cherchait pas d'hich'toires, il était un brave gars et d'ailleurs y n'avait pas de préch'uch'és, il aimait bien les putains d'étranch'ers, les Bougnouls et les Chicanos.   

 

   Y n'avait rien contre les foutues bonnes femmes. Y n'avait rien contre les p'tits vieux puants. Y n'avait rien non plus contre les ch'ales mômes de merde qui ch'bagarrent ch'ur le trottoir, ch'e dich'putent un ballon de bach'ket et bouch'culent les pach'ants. Il aimait bien les Ch'uifs auch'i, les Portoricains, les Blacks, les Arabes, les putains  d’Chinois et les Ch'aponais, les Natives et les trous du cul de Ch'ang-mêlés, les putains d’ploucs et les bouch'eux, les culs-de-ch'atte et les débiles mentaux, les much'ulmans, les ch'ocialich'tes, les ch'yndicalich'tes et les putains d’pédés, il était copain avec tous ch'es gens-là. A condich'ion qu’chacun rèch'te bien à ch'a place, non ? Et qu'on n'lui manque pas de rech'pect ! Et ch'i ch'amais un de ch'es connards de merde ch'foutait de ch'a gueule et lui pich'ait ch'ur les bach'kets, y l'éventrait, auch'i ch'ec, ch'ans héch'iter! Y lui coupait les putains d’couilles et les putains d'oreilles ! Il était comme ch'a, y n'héch'itait pas, y n'avait pas de préch'uch'és mais y n'aimait pas qu'on ch’e foute de ch'a gueule et qu'on lui crie dans les tympans, ch'était tout ! Y n'avait pas fait beaucoup d'études, y fallait l'ec'ch'uch'er, il était un brav’type quand même. Enfin, voilà ch'on truc, ch'on trou du cul de problème, ch'on hich'toire à la con, comment ch'a ch'e poch'ait, ch'i ch’pouvais l'aider.

   Oh ! Y ne demandait pas qu'on y croie à ch'a putain d'hich'toire, y ne d’mandait pas ch'a, y la vendait la nuit, dans les ch'quares, à ch'inquante, à ch'ent et même à ch'inq ch'ent dollars, ch'on hich'toire.

 

   Y la vendait au couteau, avec les potes.

   - Do yuh want to be a millionnaire ?

   Et très ch'ouvent les ch'ens crachaient mais moi ch’n'était pas la même choch'e, ch'avais une putain de bonne gueule de patriote et de chrétien, ch'avais une gueule qui lui r’venait bien, quoi !

   Que vous soyez Noir, Blanc, Rouge ou Jaune, homme ou femme, jeune ou vieux, beau ou laid, gros ou mince, riche ou pauvre, cela ne fait aucune différence, l’amour est le même pour tous. 

   Que vous soyez Palestinienne de Jenine ou Israélien de Beersheba, Turc d’Emirdag ou Polonaise de Bialystok, vous ne pourrez pas échapper à la mort

 

    Que vous soyez Sioux, Cheyenne ou Oglala, Navajo ou Pima de l' Arizona,  Comanche, Pueblo du Colorado, Shawnee, Kaw ou Kiowa, cela ne fait aucune différence, l’amour est le même pour tous.

  Quoi que vous fassiez, où que vous alliez, qui que vous soyez, homme ou femme, jeune ou vieux, beau ou laid, gros ou mince, riche ou pauvre, cela ne fait aucune différence, vous ne pourrez pas échapper à la mort.

 

    Que vous soyez Tchétchène de Grozny, Irakien de Bassorah, Congolaise d’Iyele ou de Kiko, Portugais de Vimieiro, Chinoise  de Harbin, Afghan de Mazar-i-Sharif, Togolaise de Badja ou de Glidji, Colombien de Cali, Equatorienne de Guayaquil, Péruvien d’Iquitos, Bolivienne de Santa Cruz ou de Cochabamba, cela ne fait aucune différence,  l’amour est le même pour tous.

 

   C'était dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc, le gouverneur m'a bien reçu.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, le gouverneur m'a bien reçu.

   Que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas, le gouverneur me trouvait sympathique, il a organisé une party en mon honneur, il m'a présenté sa femme mariée, ses lévriers afghans, ses chevaux arabes,  son chat iranien, son administrateur d’entreprises texanes en Iraq, son chef de la police, son télévangéliste, son préparateur physique et son psychanalyste, son conseiller en placements financiers et son bookmaker, son courtier d’assurances et ses lawyers, son attaché de presse, ses griots et ses courtisans, son chirurgien-plasticien et son prothésiste dentaire, ses azalées et ses camélias, ses maîtresses et ses charmantes jeunes filles, ses voitures et son hélicoptère, ses héliotropes et ses philodendrons, il a serré des mains en grignotant des bretzels au fromage. Et en suçant son cure-dents.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, le gouverneur m'a bien reçu, il m'a fait visiter sa résidence officielle.

   Vaste et somptueuse.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

 

 

 

 2-2

 

   Chez Linda.

   La serveuse a les dents d'une jeune louve qui se retient de mordre. Elle porte des jeans de velours mauve, moulants, incrustés de perles et de franges, qui mettent ses fesses en évidence. Elle sourit.

   - Qu'est-ce que j'te sers, beau gosse ? Bourbon on the rocks ? Vodka-tonic ? Miller ? Budweiser ? Eau à bulles ?

   Une chemise largement déboutonnée et de sacrés nichons

   - Moi ? Mon nom à moi ?

   pleins de sève

- De quoi tu m'parles, toi ? Qu'est-ce que tu m'cherches, toi ?

    légèrement bronzés

   - J'm'appelle Jodi.

   aussi tendres que les joues d'un cochon de lait

   - J.O.D.I ! P't'être qu'ça t'dérange ? P't'être que tu trouves qu'c'est pas un nom d'fille ?

   pas du plastique

   - Et toi, jeune homme, t'es qui, t'es quoi ? s'enquiert-elle à son tour. Un lièvre d'Alaska, un poisson du Belize, un chameau du Kazakhstan, un crapaud d'Hawaii, un piment du Congo ? Quel est ton nom d'oiseau ? Comment on t’désigne? Comment j'pourrais bien t'distinguer des aut'connards de clients ?

   de la vraie viande de ranch de la Prairie.

   -  Manya, tu m’dis ? Epelle-moi ça !

 

   Manya s'est assis à une table au fond de la salle. A côté du bar. Un endroit stratégique d'où il peut tout observer : les entrées, les sorties, les clients, les chanteurs, la serveuse.

   Linda s'installe d'autorité à la table que Manya s'est choisie.

   Taille de violon et cul de bombardon, T-shirt noué sous les seins, abat-jour de grosse toile fixé autour des hanches, boitant du côté droit, c'est la patronne ou la gérante ?

   - C'est la patronne et j't'emmerde, p'tit cul !

   Linda-patte-folle, accueillant aussi bien de jeunes chanteurs encore inconnus que des vedettes confirmées.

 

   La serveuse, c'est Jodi.

   Grillant clope sur clope. Essuyant quelques verres derrière le bar. Passant un coup d'éponge. Vidant un cendrier. Prenant des commandes. Ondulant des hanches. Portant un plateau à bout de bras. Virevoltant entre les tables. Servant des cocktails de toutes les couleurs. Verts. Rouges. Bleus. Violets. Au néon. Et remplissant les verres de glaçons fluorescents.

   Faisant mine de fouiller son sac-banane. Et de chercher la monnaie. Ayant du mal à rendre du fric à des clients chahuteurs.

   - Y sont tous bourrés de pognon et moi je n'suis qu'une serveuse ! se marre Jodi.

   Et ça grince.

   Une joyeuse bande de congressistes. En déplacement professionnel. A la main leste et au langage grivois. Et qui se sont assis tout devant pour ne rien rater du spectacle et en avoir pour leur pognon.

   Entourés d'épouses intérimaires mises à leur disposition par une agence de relations publiques. Start-up cosmétisées, starlettes aseptisées, top-models climatisées et escort-girls sponsorisées qui adorent les fringues et les sorties en boîtes, les dîners dans des restaurants à la mode, les fêtes très arrosées, les soirées prolongées jusqu'à l'aube, les flashes et les projecteurs, la rubrique people des magazines.

   Et qui se prennent pour des dames du monde ou des vedettes du show-biz. Et que les manières de Jodi dérangent.

   - Je leur dis bonjour, elles me disent dégage !

  Et que sa tchatche indispose. Et qui traitent la serveuse de très haut.

   - J'leur dis bonsoir, elles me disent barre-toi ! se marre Jodi.

   Et ça grince.

 

   Le chanteur s'appelle Eldridge.

   « C'était il y a longtemps, quand j'étais Blanc… »

   Crâne rasé, barbe grisonnante. Chaussé de baskets brunes. Portant des gants noirs. Habillé d'une chemise en denim avec des renforts au coude. Et de jeans kaki.

   « Le gouverneur m'a bien reçu… »

   Aux bords retournés. Renforcés par une pièce de cuir au niveau du sexe. 

   « Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson… »

 

   Jodi sert les clients.

   Elle décide de s'offrir une petite pause et vient s'asseoir à côté de Linda et de Manya et

   - Je peux ? Tu permets ?

   se roule une clope.

   - Tu m'offres un verre ? T'es touriste ? Tu visites le quartier ?

   Jodi râle. Une branche de ses manettes est tombée et

   - De mes manettes, quoi ! De mes lunettes, si tu préfères ! Ça t'dérange ?

   elle essaie de rafistoler sa paire de loupes avec un morceau de sparadrap.

   - Shit ! Shit ! Shit ! said Jodi, smiling. Impossible de r'trouver c'te foutue connerie de vis de merde ! T'as sûrement d'bons yeux, beau gosse ! Tu pourrais pas m'donner un coup de main, non ? Aide-moi à rafistoler ça, quoi !  

   Jodi est serveuse. Mais, quand ça se trouve, elle joue aussi de la guitare et

   - J'grattouille !

   elle chante aussi. Quelquefois. A l'occasion.

   - Wouais, des chansons à moi.

   Jodi se lève, fait le tour de la table, embrasse un client et

   - On aime ou on n'aime pas. Ça dépend, quoi !

   cherche quelque chose derrière le bar, s'affaire, déplace une ou deux bouteilles, se rassied.

   - C'est selon.

 

   Sous-sol d'une ancienne boulangerie. Murs tapissés d'autographes. Peintures de nus. Portraits de vieux musiciens de jazz. Vinyles exposés dans des cadres.

   La cave est éclairée à la bougie.

   Panne de courant ? Eclairage d'ambiance ? Facture impayée ?

   - De quoi j'me mêle, ma couille, grogne Linda, c'est ton problème, peut-être ?

   Ce n'est certainement pas le problème de Manya, se marre Jodi. Sans doute pose-t-il trop de questions. Et doit-il encore apprendre à fermer sa grande gueule. Et à cesser de dire tout le temps qu'il est désolé.

   - Sa sale gueule de fouine, oui ! gronde Linda.

   - Et de beau gosse aussi, ma grande. C'est p't'être ça qui t'dérange ? insinue Jodi.

   - Toi, p'tite soeur, tu ferais mieux de t'taire ! s'énerve Linda. T'es rien … t'es rien d'autre … t'es rien qu'une …

   - Qu'une serveuse ?

   - J'allais l'dire ! Tu m'ôtes les mots de la bouche !

   - J't'adore, grande soeur, tu peux pas savoir  !

   - Et moi aussi, petite ! Et j'te dis merde ! enrage la patronne.

   - Ça s'dit, grande fille, ça s'dit ! admet Jodi. Ça s'dit mais ça n'se mange pas ! se marre-t-elle.

   Et ça grince.

 

   Quarante à cinquante chrétiens. Pas plus. Des connards de friqués.

   Et, tout devant, un groupe de congressistes. Particulièrement bruyants et allumés. Prothésistes dentaires, pétroliers du Texas ou chirugiens-plasticiens. En bande.

   Accompagnés de superbes filles de luxe. Clonées. Prises en location pour le week-end.

   - Y sont tous presque mariés et moi je n'suis qu'une serveuse ! se marre Jodi.

   Et ça grince.

   Badges et cocardes. Accoutrements grotesques. Embrassades. Accolades. Tapes dans le dos. Saillies graveleuses. Mains poisseuses dans les petites culottes parfumées.

   Bouseux de Wichita Falls et banlieusards de Long Beach ? En virée à Big Apple ? Couillonnés par des portiers d'hôtel avec la complicité de quelques taxi drivers Pakistanais ou Sénégalais ? Se croyant dans un bateau-casino, une boîte à strip-tease ou un bar "table dance" ?

   En voulant pour leur pognon ? Manifestant bruyamment leur déception de ne pas reconnaître d'habitués célèbres ?

   Des enfoirés. Des pourritures. Des enculeurs de merde.

 

 

   Ch'avais une gueule de trou du cul de patriote et de bon chrétien qui lui r’venait bien, il allait m’préch'enter à ch'es potes, de braves mecs, des connards, tous foutus, des types marrants, des enfoirés, des bâtards et des merdeux, il allait m’les préch'enter.

   C'était dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

   Le gouverneur me trouvait sympathique, il m'a fait visiter sa résidence officielle. Vaste et somptueuse.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

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Lundi 19 juillet 2010 1 19 /07 /Juil /2010 16:28

  

 

  2-3

 

   Ils sont six.

   Cinq crapules et une frangine.

   -Pffft ! Pffft !

   Un des voyous se détache du groupe. Un blond gominé. Complètement ravagé.

   Shit, acide, ecstasy, crack, coke ou héro ?

   Fumeux, baveux, pâteux.

 Chafouin.

   La voix chuintante. Confondant le ch'azz et la chasse, le Ch'apon et le chapon.

   -What'ch' yur name ?

   Le nez cassé, les dents déchaussées, un sourcil plus haut que l'autre.

   Les lunettes bleues, les cheveux oxygénés, les jeans extra-larges et le bomber clouté. La braguette entrouverte. Un trousseau de clefs attaché à la ceinture.

 

   Le type renifle et se dandine, mâche du chewing-gum, adresse la parole à Manya.

   Lui, y ch'appelle Ch'immy, comme tout le monde, et toi, ch'est comment déch'à ? Et d'où tu viens comme ch'a ? Et comment ch'est qu'on y va dans ch'trou du cul de bled de dingues dont aucun bon chrétien n'a ch'amais entendu parler ? Ch'i on doit prendre un putain de train à Grand Ch'entral ? En direc'ch'ion d'où ch'a ?

   Les autres entourent Manya, se dandinent et vacillent sur leurs jambes.

   Le chef de meute, c'est lui, Jimmy.

   L'intellectuel, l'idéologue et le stratège des combats de rues. Trapu, bandé, la caboche en triangle, les petits yeux sournois. Tripotant compulsivement son piercing à l'oreille, se caressant les couilles, se décoinçant les roustons pour préserver la qualité de ses spermatozoïdes blancs étatsuniens. Protestants. Intégristes. Isolationnistes.

   Réglant les querelles de hiérarchie et les rivalités amoureuses au sein du groupe, les conflits territoriaux avec les autres bandes, les problèmes de voisinage et le partage du marché.

   Les autres voyous regardent, interrogent

   - Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

   écoutent, approuvent, obéissent, exécutent.

 

   La frangine se relève, s'énerve, s'insurge, prend feu, s'emballe. Elle invective Jimmy. Elle attend ses klottes et ses seins lui font mal. Elle sort ses griffes. Elle gronde.

   - Eh, l'artiste, qu'est-ce que t'attends pour lui faire son affaire à c't’enfoiré de vicelard de fauché de merde ! Qu'est-ce que t'attends pour lui donner ce qu'il mérite !

   - La ferme !

   - Non, mais t'as pas vu son regard, Honey ! Tu n’vois pas qu'y m'manque de respect ? Fais donc quelque chose !

   - La ferme, connach'e !

   Deux chiens collés, à bout de souffle, la langue pendante et du miel plein les yeux. Jimmy leur botte le train. Ne supportant pas les coucheries gratuites des cabots sans macs. Ni les roucoulements des pigeons sauvages.

   - Pffft ! Mais tu vois même pas qu'y te manque de respect, l'artiste ? Et tu t'rends même pas compte qu'y s’fout de ta gueule ? Fais quelque chose, Honey !

   - La ferme, ch'te dis, connach'e !

   - Règle-lui son compte, Jimmy ! Casse-lui la gueule !

   - Ecrach'e, veux-tu ! Y a déch'a un putain d'mec qui m'cherche dans tout l'quartier avec la rach’e. Un anch’ien footballeur de mes couilles ! Et qui n'pench'e à rien d'autre qu'à m’cach’er la gueule ou m'faire la peau, à ch'qu'il paraît ...

   - Descends-le, Honey ! Crève-le c'te minable ! Bute-le ! Eclate-lui la tête ! s'excite la frangine.

   - T'es complètement déréglée ou quoi, Little Mary ? T'as tes périodes tous les ch’ours de la ch’emaine ou quoi ? Y a  ch’e putain de Bill Parker qui ratich’e tout l’quartier à ma recherche et toi, connach'e, tu voudrais que ch'me foute un nouveau ch'inge sur le dos ? Tu t'prends pour la pute de l'année ou quoi ?

 

 

   Ch'ui-là, l’trou du cul de rouquin boutonneux, l'étrangleur au lach'et de cuir, ch'était Don. Un ec'ch'-braqueur de banque, un ec'ch'-taulard, un ec'ch'-docker, un ec'ch'-vendeur de pich'ch'a, un ec'ch'-pilote d'ach'ench'eur, un ec'ch'-promeneur de chiens de ch'alauds de friqués, un ec'ch'-tac'ch'i boy, un ec'ch'-conducteur de Ch'chool Bus à Boch'ton. Un foutu connard de merde, quoi ! Mais un ch'acré putain d’champion de bras de fer ! Ayant même gagné une médaille de bronch’e à un Grand Prix au Canada ! Au  bras gauche.

   Et ch'elui-ci, ch'uste à côté, ch’est Tim-le-Connard. Ch’e bulldoch'er-débardeur avec un vich'ach'e de bébé, quoi ! Ch'lui à la boule à ch'éro surmontée d'une crête de coq couverte d'une couche de laque, quoi ! Ch'a mère l'avait conch'u par dich'trac'ch'ion, ch'ur un putain de plateau de tournach'e de films pornos. Et puis elle l'avait chié ch'ous X. Et ch'a n'avait pas manqué de laich'er des trach'es : y poch’ait tout le temps des questions ch’tupides et y n’comprenait ch’amais rien à rien !

   Les deux derniers là-bas, ch'étaient des frères ch'umeaux et des putains de branleurs, Adam et Richard ! Y ne comptaient pour rien. On n'avait rien à en dire. On n'avait rien à leur dire. Y n'ec'ch'ich'taient même pas.

   Lui, Ch'immy, il aurait bien voulu être un trou du cul de peintre à la mode ou un ch'culpteur ou un much'ich'ien ou quelque choch'e com’ch'a. Un putain d'artich'te, quoi ! Mais trop de concurrench'e, y n’pouvait pas perch'er.

   Elle, ch'était Little Mary, la mère de Babe. Ch'était la groupie de la bande, elle v'nait de décrocher le cinquième prix d'un putain de concours de tatouach'e intime organich'é par une boîte d'équipements ch'portifs pour petites et moyennes entreprich'es érotiques et de putains de gadgets ch'alach'es dech'tinés aux amateurs de bondach'e et autres obch'édés de merde.

   Lui-même, y ch'était fait tatouer un trou du cul de poignard ch'ur la bite, mais y n'avait pas partich'ipé à la compétich'ion.

   Elle, Little Mary, elle avait été dévierch'ée et ench'eintée à l'âch'e de douch'e ans par Couch'in Gabe, un trou du cul d'anch'ien combattant d’la première guerre du Golfe qui l'avait ch'uivie dans un champ de maïs pour lui apporter du courrier, qu'il dich'ait. Y voulait ch'e farch'ir un tendron et avait mis au point tout un putain de ch'tratach'ème pour ch'e l'envoyer gratos et lui avait bombé la guérite vite fait.

   A treich'e ans, un ch'oir de Noël, elle avait vidé ch'on ch'ac dans une granch'e ou dans une écurie et elle avait r'filé la paternité de ch'on putain de moutard à Bon Papa Ch'oe, un vieux ch’alaud qui lui offrait des fringues fluo, des p'tites culottes affriolantes de fine dentelle noire ou de nylon roch'e chair et des corch'ages vert ach'ide.

   A quinch'e ans et demi, mal tringlée par des péqu'nots pour des boutons de braguette en alu, elle plaquait ch'es culs-terreux et débarquait à Gotham City pour y trouver ch'a deuch'ième chanch'e et faire fructifier ch'on p'tit capital.  

   - Sssst !

   Et immédiatement tout avait bien marché pour elle. A seich'e ans, déch'à, elle gagnait un trou du cul de concours de t-ch'irts mouillés. A dich'huit ans, ch'était la foutue vedette d'un putain de défilé de coiffures ec'ch'otiques pour piloch'ités pubiennes. Coupe Afro, toich'on oc'ch'ygénée et quelques mèches trèch'ées en dreadlock, teintes au minium ou au bleu de méthylène, ch'i ch'e pouvais m'imach'iner !

 

   Ch'était une chouette nana, Little Mary. Une bonne gagneuch'e. Pas bégueule du tout. Ch'achant y faire.

   - Pffft ! se moque la Butt-girl.

   Ayant l’bach'in ch'olide, ch’te dis. Et des rèch'orts dans les fèch'es qui amènent tout de ch'uite le client à ébullich’ion.

   - Pffft ! Pffft ! pouffe-t-elle de rire

   Et l'haleine bouillante. Et les lèvres ch'pongieuch'es. Et une langue de ventilateur. Et un ch'ouffle d'ach'pirateur.

   - Pffft ! Pffft ! Pffft ! continue-t-elle de railler.

   Ch'était la femme de tout le monde, quoi !

   Et ch'est auch'i la femme de ta vie, ch'i tu veux, quand tu veux, où tu veux. Tu n'dois pas te ch'êner, t'as qu'à me d’mander, quoi ! Tu peux même la louer au mois, à la ch'emaine ou à la demi-ch'ournée, on t'fera des prix. Tu peux même la prendre en leach'ing, ch'i ch'a t’branche.

    Moi, ch’'étais Manya, ch'étais un mec fortiche, un ami ch’inch’ère, un allié fidèle, non ? On pouvait compter ch'ur moi dans tous les coups durs, ch’allais ch'ûrement faire tout mon poch'ible pour les aider, non ? Et ch'i, d'accord, ch'avais même pas un trou du cul de billet de ch'ent dollars à leur pach'er, tout de même, vingt dollars, ch’e pouvais pas leur refuch'er ch'a. Ch’e pouvais vraiment pas, quoi !                         

   - Ch'urtout maint'nant qu'on est prech'que beaux-frères, pas vrai ?

 

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m’écoutiez ou que vous ne m’écoutiez pas, le gouverneur m'a fait visiter sa résidence officielle.

   Et dans sa résidence, il y avait dix chambres à coucher et dix salles de bains, il y avait trois salons de réception, trois salles à manger et un garage de vingt-cinq boxes.

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, il y avait un chenil, une écurie, un héliport et une salle de musique.

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, le gouverneur m'a fait visiter sa résidence officielle.

   Vaste et somptueuse.

   Et dans sa résidence officielle, il y avait dix chambres à coucher et dix salles de bains, il y avait trois salons de réception, trois salles à manger et un garage de vingt-cinq boxes.

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, il y avait un chenil, une écurie, un héliport et une salle de musique.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous soyez homme ou femme, jeune ou vieux, beau ou laid, gros ou mince, riche ou pauvre, cela ne fait aucune différence, l’amour est le même pour tous.

   Et quoi que vous fassiez, où que vous alliez, qui que vous soyez, homme ou femme, jeune ou vieux, beau ou laid, gros ou mince, riche ou pauvre, cela ne fait aucune différence, vous ne pourrez pas échapper à la mort

 

    Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas, le gouverneur me trouvait sympathique, il m'a fait visiter sa résidence officielle, il m'a présenté sa femme mariée, ses lévriers afghans, ses chevaux arabes, son chat iranien, son administrateur d’entreprises texanes en Iraq, son chef de la police, son télévangéliste, son préparateur physique et son psychanalyste, son conseiller en placements financiers et son bookmaker, son courtier d’assurances et ses lawyers, son attaché de presse, ses griots et ses courtisans, son chirurgien-plasticien et son prothésiste dentaire, ses azalées et ses camélias, ses maîtresses et ses charmantes jeunes filles, ses voitures et son hélicoptère, ses héliotropes et ses philodendrons, il a organisé une party en mon honneur, il a serré des mains en grignotant des bretzels au fromage. Et en suçant son cure-dents.

 

    C'était dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc.

   Une grille séparait le jour et la nuit, hier et demain, ici et ailleurs.

   Une grille séparait le sable et la mer, le ciel et la terre, le chaud et le froid, le haut et le bas, les rires et les larmes, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les beaux et les laids, les gros et les minces, les riches et les pauvres, le bien et le mal, le pénis et le vagin, le réel et le virtuel,  la mort et l’amour.

   Une grille coupait le cimetière en deux.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

   Personne.

 

   C'était dans le Sud, il y a longtemps, quand j'étais Blanc, le gouverneur m'a fait visiter sa résidence officielle.

   Vaste et somptueuse.

   Et dans sa résidence, il y avait dix chambres à coucher et dix salles de bains.

   Vastes et somptueuses.

   Il y avait trois salons de réception et trois salles à manger.

   Vastes et somptueux

   Il y avait  un garage de vingt-cinq boxes.

   Vaste et somptueux

   Il y avait un chenil, une écurie, un héliport et une salle de musique.

   Et une salle de musique.

 

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous me croyiez ou que vous ne me croyiez pas, le gouverneur me trouvait sympathique, il m'a fait visiter sa résidence officielle.

   Et dans sa résidence, il y avait un chenil, une écurie, un héliport et une salle de musique.

   Et une salle de musique.

 

C'était il y a longtemps, dans le Sud, quand j'étais Blanc.

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, que vous m'écoutiez ou que vous ne m'écoutiez pas, le gouverneur m'a fait visiter sa résidence officielle et dans sa résidence il y avait un chenil, une écurie, un héliport et une salle de musique.

   Et une salle de musique.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

 

 

 

 

 

 2-4

 

   Linda, c'est la patronne. Linda-patte-folle.

   - J't'emmeerde, p'tit cul !

   Elle a un pied foutu, affecté d’une déformation congénitale, et se déplace en claudiquant. Sourcils froncés. Lèvres boudeuses. Regard mauvais. Tatouage sur l'épaule, près du cou.

   La serveuse, c'est Jodi. Portant à bout de bras un plateau rempli de verres. Donnant un coup d'éponge.

   Linda transgresse hargneusement l’interdiction de fumer en public et d’avorter dans les chiottes décrétée par le connard de nouveau Maire, néoconservateur et prohibitionniste. Et demande à Manya de lui refiler une clope et

   - J't'le rends tout de suite, quoi, merde !

   de lui refiler son foutu briquet à gaz.

   Elle a trente-cinq ans ? Ou plus ?

   - Vingt-sept, ma couille ! J't'emmeeerde !

 

 

   Ch’e n'pouvais  vraiment pas leur refuch'er ch'a. Elle valait bien vingt dollars ch'a putain d'hich'toire à la con, non ?

   Oh ! Peut-être ch’e l'avais déch'à entendue, peut-être ch'allais l'entendre encore, mais ch’était pas une putain de raich'on valable pour refuch'er vingt dollars à des copains fauchés, quoi ! Ou même dix ? Ou même ch'ept ? Ou  même  ch'inq ? Ou même trois ?   Ou même 1 dollar 75 pour prendre le trou du cul de métro. Et ch'i che lui en pach'ais un autre, ch'a f’rait d'mal à personne, quoi !

  Ch’e ne pouvais pas leur refuch'er ch'a ! Ch’e n’pouvais pas, quoi !

   

   Quoi que vous fassiez et qui que vous soyez, Noir ou Blanc, Jaune ou Rouge, Juif ou Arabe, femme ou homme, vieux ou jeune, laid ou beau, mince ou gros,  pauvre ou riche, cela ne fait aucune différence, vous ne pourrez pas échapper à la mort.

 

    Que vous soyez Crow, Ute, Apache, Pequot, Choctaw ou Séminole, Cheerokee, Yosemite, Shoshone ou Chippewa, où que vous alliez, quoi que vous fassiez, qui que vous soyez, l’amour est le même pour tous.

   Et que personne ne quitte la salle avant la fin de ma chanson.

 

 

   Un piquet de grève à l'extérieur. Très peu de monde à l'intérieur. Pancartes. Banderoles. Calicots.

   Linda s'énerve, agresse, explique :

   - Les artistes sont en grève, ma couille, ils ne veulent plus chanter, ils me demandent un pourcentage sur les recettes ! Tu te rends compte !

   Et Jodi :

   - Et moi, si je chantais pendant la grève, je devrais payer cinquante dollars au syndicat. Et pourtant, je n’suis qu’une serveuse !

   Elle se demande où trouver ça.

   Linda-patte-folle râle sec. Elle accuse le trésorier d'avoir volé six cents dollars dans la caisse du syndicat. Il se serait acheté une chemise à carreaux et deux nouveaux jeans. Il aurait offert à boire à des copains dans des bars et des clubs de billard.

   - On l'a vu, chez Charlie et ailleurs, j'te jure ! J'te raconte pas d'histoires, p'tit cul ! Et même qu'Eldridge s'est fait exclure du syndicat à cause de c'fumier !

   Il avait dénoncé le trésorier auprès des affiliés. Il avait rossé le gars en public. Il l'avait arrosé à l'extincteur d'incendie. Il lui avait cisaillé les bretelles au couteau. Il lui avait fait tomber le pantalon sur les talons.

   - En pleine rue, merde !

   Il lui avait craché en pleine gueule et botté les fesses devant tout le monde.

 

 

 

   Et moi, Manya, ch'étais un brave type, un type épatant, un type fortiche. Ch’étais un ami ch’inch’ère, un soutien préch’ieux, coalich’é fidèle, un allié ch’ûr dans la lutte du Bien contre les forch’es du Mal, moi !

   On m'avait à la bonne, moi ! Ch'étais un putain de patriote et de bon chrétien, moi ! On pouvait réellement compter sur moi !

   Ch'étais un vrai croich’é de la rach’e blanche, de la foi chrétienne et de la Libre Amérique, moi !

   Le Gouverneur m’a fait visiter sa résidence officielle. Et dans sa résidence, il y avait un chenil, une écurie, un héliport et une salle de musique.  Et dans la salle de musique, il y avait un piano.

   Et sur ce piano, les touches blanches étaient d'un côté et les touches noires de l'autre.

   Que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas, les touches noires étaient d'un côté et les touches blanches de l'autre.

 

 

 

 

 

 

   Linda, c'est la patronne. 

   - J't'emmeeeerde !

   Agressive. Hargneuse.

   Mâchouillant un crayon ou une gomme ? Ou un buvard de LSD ?

   - J't'emmeeeeerde !

   Etranglant ses amants avec leur propre cravate ? Ou ses maîtresses ?

   - J't'emmeeeeeerde, p'tit cul !

   Linda-patte-folle s'indigne.

   - Ça fait une semaine que ça dure, ce bordel ! Et pour quel résultat ! On barbote tous dans le foutre maintenant ! Dans l'urine et dans les excréments ! On patauge, on patouille, on s’embourbe ! Du vrai guano ! Et ça, tu peux bien m'croire, ma couille, d'la bouse de vache, du lisier de porc, de la pisse de bouc et du gros crottin de cheval, il y en aura toujours assez pour tout l’monde !

   Et pourtant la grève n'est pas directement dirigée contre elle. 

   Et d'ailleurs, elle s'entend bien avec les grévistes. Sinon Eldridge ne pourrait pas chanter.

   - Tu comprends bien, p'tit cul, après tout c’qui s'est passé !

 

  2-5

 

   Limousine noire, à six portes, de plus de huit mètres de long, aux vitres fumées, roulant lentement, freinant brusquement, s'arrêtant au milieu de l'avenue, faisant marche arrière. Fenêtre s'abaissant.

   Le PDG demandant son chemin aux passantes.

   Discutant boulot avec Trixy, Mandy, Meg, Teri dont la robe s’ouvre jusqu’au nombrilet Ann-Wendy : nature des devoirs, qualité des services, tarif des prestations.

   - What's up, Sweety ? War against loneliness ? Look at me ! Do yuh want to marry me ? Choose me and be happy !

  

   Totalité de la scène discrètement filmée, dans l'obscurité, par Andy Myers, un chasseur d'images qui passe son temps derrière la fenêtre de sa cuisine, épiant les faits et les gestes des promeneurs et des glandeurs, observant les allées et les venues des dealers et des filles, surveillant les déplacements des limousines, des ambulances et des voitures de police, mâchonnant du chewing-gum à la nicotine, prenant des notes sur de petites fiches blanches ou quadrillées, pressant le déclencheur de son appareil, enregistrant sur cassettes les événements du quartier.

   Par curiosité. Pour ses archives personnelles. Pour alimenter ses fantasmes et entretenir ses névroses.

   Pour écrire un vrai roman. A l'ancienne. Noir comme la vie des hommes. Avec des agressions, des meurtres, des coups de matraque et des cassages de gueule, des poubelles renversées sur les trottoirs, des trafics de drogue, des viols et des kidnappings, des hamburgers et du ketchup, des nichons arrosés au champagne, des baskets sans lacets, des rockeurs et des rappeurs, des flics et des putains.

   Et pour revendre les copies de ses cassettes à tout chrétien intéressé qui remettra une offre raisonnable.

 

   Dow-Jones gagnant 82,42 points, à 9.818,77 points, établissant un nouveau record absolu en clôture.
   Incendie dans un dépôt d'épaves de voitures.

   Hululement des sirènes de pompiers.


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Lundi 19 juillet 2010 1 19 /07 /Juil /2010 16:26

 

Ceci est l’histoire de Jodi. Thriller politico-érotique étatsunien, virtuel et mystique ? Pulp magazine en noir et blanc, snuff-movie ou BD japonaise ? Avec quelques noms-clefs. Pour surfer. Sur fond de bière et de whisky, de blues et de sundama, de hip-hop et de house, de crack et d’ecstacy, de trash music et de gangsta rap. Entre tout et rien, amour et perversité, clip et farce, puzzle et jeu de piste, manifeste et mascarade, cuistrerie et piraterie, collage et façadisme, branlette et muflerie, érotisme juvénile et délinquance sénile, stéréotypes et chausse-trapes, enchaînements funestes et contradictions grossières, aphasie et logorrhée, chewing-gum et pied de nez, lieux communs et faux-semblants, outrance belge et brosse à dent chinoise, désuétude et prémonition, conte noir et roman de fées, parodie et tragédie, cartoon et wildlife, strip-tease amateur et apparition mariale. 

 

 

3-1

  

   - Clap ur hands !

   Eldridge descend de l'estrade.

   Applaudissements. Brefs. Sans rappels. Quelques sifflets émanant d'un groupe de congressistes. Badgés et cocardisés. Prothésistes dentaires, pétroliers du Texas ou chirugiens-plasticiens.

   - C'est nul ! C'est totalement dépassé ! C'est complètement ringard ! C'est de la merde totale ! Ça ne ressemble à rien  ! It Sucks !

 

   Eldridge s'adresse aux spectateurs.

   - Et maintenant, mesdames et messieurs, je vais faire circuler la corbeille parmi vous. La corbeille, c'est normal. C'est comme au temple. Mais dans ma corbeille, mesdames et messieurs, j'aimerais bien que vous mettiez cinq dollars. Ou dix dollars. Ou vingt dollars. Ou même cent dollars. Ou même plus, parce que moi, je n’suis pas l’officiant d’une église épiscopale d’Upper West Side ni d’une synagogue d’East Village, je ne fais pas du bizzness, moi.

   Les congressistes manifestent leur désapprobation. Bruyamment.

   - Bullshit ! Connerie ! Indécence ! Impudence ! Inconvenance ! Blasphème ! On n’a jamais vu ça !

   Eldridge s'énerve.

   - Je suis marié, moi. J'ai des enfants à nourrir, moi. Je ne fréquente pas les cercles huppés de Upper East Side. Je n'habite pas un appartement de luxe sur la bordure ouest de Central Park. Ni  sur Park Avenue. Ni sur Madison Avenue. Je ne fais pas mes courses à la 57e Rue Est. Je n'emprunte pas le Washington Bridge tous les soirs, pour rentrer chez moi, dans une belle villa avec jardin d'hiver, piscine privée, tennis couvert et femmes de ménage hispaniques non déclarées.

   - Enfoiré ! Andouille ! Hippie ! Rappeur ! Slammer ! Zoulou !

   - Je ne suis pas né sur un plateau de cinéma de Hollywood ou sur une table de jeu d'un casino de Las Vegas, moi  ! Ni dans un champ de pétrole de Port Arthur ! Ni sur un terrain de golf de Georgie ! Ni dans une éprouvette du Centre for Reproduction Medicine and Infertility de Manhattan !

   - Extravagant ! Choquant ! Grotesque ! Ridicule ! Débile ! Immature ! Infantile !

   - Je ne suis même pas né dans une famille de la upper middle class africaine-américaine de South Orange, moi ! Pas même sur la moquette pourrie d'un mobile home minable d'un quartier sinistre de la banlieue d'Atlanta, moi ! Ni dans une réserve indienne de Californie ! Ni dans un champ de pastèques de l'Alabama ! Ni dans un logement social de Loïsada ! Ni dans le quartier dominicain de Washington Heights !

   - N'importe quoi !

   - Ni même sur un lit de fer d'une baraque de Clarksdale, dans le delta du Mississippi, moi ! Comme Robert Johnson, John Lee Hooker ou Muddy Waters ! Au milieu des champs de coton ! Dans la chaleur et la poussière ! Sous un toit de tôle ! Sans draps ! Sans couverture ! Sur un sommier !

   - Misérabiliste ! Victimiste ! Islamiste ! Pacifiste ! Doloriste ! Panthériste ! Paupériste ! Communiste !

   - On m'a forniqué sur un matelas de boîtes en carton, moi ! A même le sol ! Sur la toiture-terrasse d'un immeuble du Bronx, pittoresque ghetto de Gotham City, moi ! Je suis un enfant du viol, moi ! Cocksuckers ! Bande de faux culs ! Connards de friqués !  Enculeurs de merde ! Pourritures ! Je ne suis pas un enfant du fric, moi.

   - Honte ! Ignominie ! Scandale ! Sacrilège ! Infamie ! Obscénité !

   - Et encore moins un enfant de l'amour, moi ! Je suis un malheureux évènement que personne n'attendait, moi !

   - C'est intolérable ! C'est inadmissible ! Ça dépasse tout ce qu'il est permis d'entendre !

   - Mesdames et messieurs, laissez-moi vous dire que je vous hais !

   - Emeutier ! Anti-américain ! Anti-patriote ! Cosmopolite ! Incivique ! Extrémiste ! Terroriste !

   Eldridge pète complètement les plombs

   - Et que je vous souhaite tous les malheurs !

   et fout le camp

   - Je ne vous aimerai jamais !

   sans dire au revoir. A cran.

 

3-2

 

   Linda demande à Jodi de faire diversion et

   - Vas-y ! Enchaîne !

   lui donne une claque sur les fesses et

   - Vas-y ! C'est ton jour !

   la presse de commencer à chanter.

   - Vas-y, Jodi ! Vite ! Enchaîne ! C'est ton jour de chance ! J'reprends ton service !

   Jodi monte sur scène, ondule des hanches, esquisse un pas de danse, retend une corde de sa guitare, lance quelques notes, tire sur son mégot et l'écrase aussitôt, s'ébouriffe la tignasse, relace ses baskets, suçote la branche intacte de ses manettes, plaque un accord, occupe l'espace, plisse les lèvres, attaque et

   - J'me demande …

   adresse un large sourire au public

   - J'me demande si les vers de terre ont un nombril !

   qui, aussitôt se tait, se calme, attend, écoute.

   Un sourire à l'aveugle que Manya capte, bloque, s'approprie. Le sourire attendrissant d'une jeune  louve myope.

   Des grévistes, fatigués de promener leurs pancartes et d'agiter leurs calicots, descendent dans la cave, s'asseyent, se paient un verre ou se le font offrir par Linda, se tassent, somnolent, écrasent.

 

   Jodi n'a pas vraiment de voix. Mais elle a du texte et un excellent micro.

   Et des seins.

   Deux grands bols de seins d’une livre chacun. Remplis. Tendus. Au miel et à la cannelle.

   Jodi se demande si les vers de terre se déhabillent quand ils sortent de la mine et qu'ils remontent à la surface du sol.

   - J'me demande s'ils délacent, dénouent, dézippent leurs jeans de velours mauve, se déhanchent, lentement, d'un air condescendant, s'déboutonnent, s'contorsionnent, jouent d'la cornemuse ou de l'accordéon, font sauter leurs pressions, suggèrent, titillent, irritent, agacent, perdent des couches de peau, énervent et insultent leurs adversaires, les provoquent et les aguichent, jouent d'la flûte et du tambourin, s'extraient langoureusement de leur ultime vêtement comme une serpent change de pelure.

   Waow !

   Deux grosses jattes de vrai lait de ranch du Midwest. Durcies. Dressées. Avec un fond de cognac. Des alambics à parfums de contrebande et

   des fesses chaudrons

   - J'me demande si les vers de terre ont des racines.

   Waaoow !

   pleines de soupe chaude, à la bière brune et à la couenne de lard fumé.

   - J'me demande si les vers de terre ont un trou d'balle.

   Waaaooow !

   Elle porte des jeans. Très étroitement. Violacés. Veloutés. Incrustés de perles et de franges. Et un pull-over porté à l'envers. Montant. Moulant. Bandant. Et un regard.

   Un regard.

 

   Sonné. Flashé. Maté. Manya est complètement accro.

   De l'intestin au cerveau. En passant par la rate, les amygdales et les filets nerveux qui courent le long de sa colonne vertébrale.

   Manya déchire un coin de nappe en papier. Griffonne quelques mots. Fait passer un message à Jodi.

   Intoxiqué. Contaminé. Foie arraché. Coeur mis à rôtir au bout d'une pique.

   L'invitant à venir boire un verre. Avec lui. Après le spectacle. En salle ou au bar. Face à face.

 

   Jodi chante sa propre histoire. Elle sourit, elle se marre et ça grince. Elle raconte sa vie. En chantant.

   Elle raconte qu'elle a des dettes. Elle raconte qu'elle ne se trouve pas mal foutue mais qu'elle n'est pas la plus jolie et qu'aujourd'hui elle a le blues. Elle raconte qu'elle a peut-être du talent mais qu'elle n'a jamais su se foutre à poil à temps, au bon moment, devant le bon chrétien. Et qu'elle n'a pas non plus envie de monnayer son cul, de payer son loyer ou de régler les notes de Consolitaded Edison en posant nue pour des calendriers de truckers. Ou de tourner dans des films pornos.

   Salves d'applaudissements. Murmures réprobateurs.

   Elle se demande si l'amour ça existe encore.

   - Je l'ai perdu, je l'ai cassé ou on me l'a volé ?

   Elle raconte qu'elle adore déballer son sac de blèmes devant un thérapeute ou devant un public de personnes inconnues.

   - Obliger des chrétiens qui ne m'ont jamais vue à ouvrir et à lire mon courrier. Déposer mon tas de linge sale sur la table de leur cuisine. Faire le tri. Séparer c'qui est encore mettable de c'qui doit être jeté immédiatement. Conserver c'qui peut encore servir et c'qu'on peut essayer de réparer.

   Mais elle ne voit pas son thérapeute très régulièrement.

   - J'peux pas toujours régler les passes.

   Mouvements divers. Turbulences.

 

   Jodi raconte qu'elle avait un animal de compagnie. Et aussi un mec de compagnie. Et qu'elle vient de virer son jaloux et

   - Wouais, hier soir.

   que son rat a disparu.

   - Wouais, Crazy Rat. C'est ainsi qu'on l'appelait.

   Exclamations. Railleries.

   - Mais Crazy Rat n'était pas un stupide animal de laboratoire, maigre, triste, drogué, dévoré par les virus et les bactéries, qui se s'rait soustrait à ses obligations scientifiques, aurait réussi à s'évader du bagne du Guantanamo et se s'rait planqué chez moi. Y n'faut surtout pas croire ! Crazy Rat n'était pas un condamné à mort en cavale. Ni même un de ces affreux rat d'égout qui rackettent les caves et les rigoles. Crazy Rat était un rat affectueux, gai, bien en chair, bon vivant, un rat de société qui adorait se glisser dans mes vêtements, un vrai rat blanc aux beaux yeux roses, un rat de bonne famille. Acheté en magasin. Vacciné. Tatoué. Diplômé. Parfumé. Avec facture, certificat d'origine, laisse en cuir vert et collier antipuces. Portant le numéro 310-0643772-69. Un surmulot, âgé de moins d'un an, même pas châtré, à peine pubère et déjà complètement taré.

   Agitation. Tumulte. Sifflets. Le public interpelle la chanteuse, veut plus de détails, réclame des précisions.

   - Wouais, j’vous jure ! Un vrai taré ! Et même que, ces derniers temps, Crazy Rat avait des états d'âme, si vous voyez c'que j'veux dire ! Et même qu'y s'endormait dans mes baskets, pissait au pied d'mon frigo et s’faisait les dents sur la télécommande de la téloche, me mordillait les lèvres et les oreilles, testait mon rouge à lèvres et mes crèmes de beauté, s'cachait sous ma chemise et cherchait à m'tirer le lait des seins ! Et même qu'y s'glissait dans ma p'tite culotte et avait sacrément tendance à prendre mon anus pour l'entrée principale du village souterrain d'une colonie de chiens de prairie !

    Explosions de rire. Clameurs d'indignation. Chahut magistral.

   - Vous avez déjà vu ça, des trucs pareils, un rat domestique, issu des meilleurs greniers d'la haute société bostonienne ou des caves à vin climatisées de la classe moyenne aisée de Jefferson City, élevé dans les combles de la chapelle d'un collège de Jésuites du Michigan, ayant suivi des cours de savoir-être dans les beaux quartiers de Philadelphie et qui, brusquement, s’met à perdre toute sa bonne éducation ?

   Tollé général. Emeute.

   - Y a quelqu'un dans la salle qui n'aime pas mon rat ? Y a quelqu'un qu'mon rat dérange ? provoque Jodi.

   Le public applaudit, conspue, enrage, approuve, s'émeut, bat des mains, crie, se déchaîne, exige des éclaicissements.

   Jodi explique que son type, un jour, le jaloux avec qui elle vivait, ce débile profond

   - Par machisme ordinaire ?

   avait voulu se venger de Crazy Rat

   - ou par humanisme primaire ?

  et n'avait rien trouvé de mieux à faire que de

   - Wouais, un soir qu'j'étais partie bosser

   lui couper les moustaches.

   - Wouais, avec un scalpel ou un rasoir. Ou un couteau à cran d’arrêt. Et d'un côté seulement Et mon thérapeute m'a dit qu'ça suffirait à expliquer les troubles piskologiques de l'animal. Et qu'y s'agirait de réactions comportementales de peur déjà observées chez de nombreux mammifères domestiques. Et que j'n'avais qu'à mettre Crazy Rat sous piskotropes. Et qu'tout rentrerait bientôt dans l'ordre.

   Jodi raconte que son rat en était devenu complètement maboul. Et qu'un jour il avait disparu.

   Et qu'il ne répondait plus à ses appels. Et qu'elle s’en était inquiétée. Et qu'elle avait cherché Crazy Rat dans tout l'immeuble. Et qu'elle avait frappé à toutes les portes, sonné à tous les boutons de sonnettes, glissé un mot dans toutes les boîtes aux lettres. Et qu'elle avait même promis une récompense.

   Jodi raconte que son type n'avait pas voulu participer aux recherches. Et qu'il avait haussé les épaules. Et qu'il lui avait raconté des craques. Et qu’il avait prétendu que Crazy Rat avait sûrement été croqué par un chat gras, épais, lourd, obèse, tatoué, baptisé, stérilisé, narcissique et agressif qui n’aurait pas reçu sa ration quotidienne de pâtée humide. Ou par ses cousins d’égout qui passent leur temps à fouiller les poubelles entreposées dans le couloir d'entrée. Ou par une belette d’appartement... Et que son type s'était même permis de ricaner méchamment. Et qu'elle avait pris ça très mal. Très mal. Très mal. Vraiment très mal. Et qu'elle avait décidé de se débarrasser de son adversaire sexuel.

   - Y a quelqu'un qu'ça choque ? J'avais raison ou j'avais pas raison ? Quand un sexe amical se transforme en sexe hostile, on le jette, non ? C'est une question de survie, non ? Ça pose un problème à quelqu'un ? défie-t-elle à nouveau le public.

   Et qu'elle avait viré son jaloux, son Jimmy.

- Wouais, le jour même ! se marre-t-elle

   Et ça grince

 

   Jodi s'apaise et

   le public se

   calme.

   Jodi sourit. Tristement. Elle se retient de mordre. Elle raconte qu'elle aimerait changer d'air, rencontrer d'autres personnes, vivre ailleurs, mourir autrement, avoir soif ailleurs, se péter la gueule autrement, parler ailleurs et se taire autrement. Elle raconte que, certains jours

- J'ai le coeur, parfois, qui coince.

   l'envie lui prend de tout arrêter, d'enfiler une barboteuse à petites fleurs bleues ou une robe de tulle rose et de jouer aux billes de verre sur le tapis élimé du hall d'entrée d'un vieil hôtel de plage d’Atlantic City, de disposer des foulards de soie dans des pots, des bocaux et des flacons et

   -  Comme on fait des bouquets !

   de se rouler dans l'herbe et

   - J'voudrais que les herbes soient folles ! Encore plus folles ! Toujours plus folles !

   de s'imprégner d'odeurs de pollen, de pluie et de soleil et

- J'ai le coeur, parfois, qui pique.

   de regarder passer des nuages de toutes les couleurs.

- Vous pouvez pas savoir !

   Elle raconte qu'elle voudrait ne plus avoir d'histoire personnelle, d'habitudes et de coutumes, d'identité, de sexe, d'hérédité, de lieu de naissance et d'appartenance ethnique, d'origine familiale et de couleur politique, de dossier ou de fiche à son nom, d'adresse postale et de numéro de sécurité sociale, d'anciens camarades de lycée et de voisins de palier, d'assiette à table et de siège réservé, de mémoire, de code barre, de mode d'emploi, de manuel d'entretien, d'étiquette de traçabilité.

   Elle raconte qu'elle ne voudrait pas ressembler à sa reum, à son repeu, à Hillary Clinton, à Janis Joplin ou à Angela Davis ou à qui que ce soit d'autre.

   - Cos I'm free ! said Jodi, smiling.

   Elle raconte qu'elle voudrait voyager en oiseau. Etre enlevée par un vent de Patagonie. Donner le tournis aux aiguilles d'une montre. Fomenter des rêves subversifs. Arriver à demain. Jouir dans d'autres langues. Quitter la nature humaine. Sortir de son espèce. Devenir autre chose. Se métamorphoser en pétale de fleur de cerisier du Japon. Porter des ailes aussi douces et légères que la toile d'une araignée. Naître de l'eau et du feu. Etre la fille d'un papillon qui

   -  Wouais, d'un papillon inconnu !

   viendrait d'ailleurs mais pas de n'importe où.

   - Wouais, du Congo, de Java ou des îles Salomon !

   Jodi chante la complainte du petit cheval de bois qui meurt calciné dans l'incendie de la maison de ses parents. Et ça grince. Elle chante la complainte de l'oiseau des rues, espiègle et insolent, qui se fait attaquer par une meute de chats errants, abandonne son arbre et ses buissons, se réfugie dans une volière et s'enferme à double tour derrière des barreaux rouillés. Et ça grince. Elle chante la complainte de l'escargot poursuivi à dos d'éléphant par une sangsue affamée et qui se fait écraser par un chasse-neige en traversant la Fifth Avenue en dehors des passages pour piétons. Elle se marre. Elle chante la complainte de l'épouvantail qui, par temps d'orage, met ses vêtements à l'abri dans un sac en plastique, se retrouve complètement à poil et se fait verbaliser pour exhibitionnisme par le shérif du comté. Elle se marre.

   - J'voudrais que mon coeur explose !

 

   Jodi sourit. Elle raconte qu'elle voudrait de nouveau tomber amoureuse.

   - A vif, à nu, comme on plonge dans une mer déchaînée, comme on s'jette la tête contre un mur, les poings dans les poches et les yeux fermés.

   Elle raconte qu'elle est bien décidée à changer de vie. Et à se choisir un nouveau voyou. Au culot. Au hasard. A l'aventure. Sans projet. Sans avenir. Gratuitement.

   - Wouais, ou une nana, pour changer, qui me soignerait les bleus de la tête et du cul. Elles sont vach'ment plus cool que les mecs. Et plus exactes aussi. Et plus tendres. Et moins égoïstes. Et plus caresseuses aussi. Et y paraît qu'je les attire comme les intestins affolent les mouches à merde ! se marre-t-elle en cherchant Linda des yeux. Ou comme les cercueils soûlent les goules !

   Et ça grince.

   Elle annonce qu'elle a pris le parti de tomber amoureuse sur le champ.

   - Tout de suite. A l'instant. Et pour au moins deux jours. Et surtout deux matins. A paresser sous un duvet. Avec breakfast préparé et servi au lit par le coquin ou la coquine que j'me serai choisi et qui me chérira. Elle se glissera dans mon lit, il y passera toute la nuit et elle ne prendra pas la fuite le lendemain matin. Il ou elle. Elle et lui. Et je leur apprendrai à bien me faire l'amour.

   Elle précise qu'elle ne peut plus attendre.

   - Sa bouche effleurera mes lèvres et mes narines. Ses mains feront le tour de mes hanches et caresseront la courbe de mes seins. Ses doigts compteront un à un les poils de mon pubis. Son oreille, délicatement posée sur mon bas-ventre, écoutera avec ravissement le bruit des gaz et des liquides qui se déplaceront à l'intérieur mes boyaux, si vous voyez c'que je veux dire.

 

   Jodi sourit. Elle raconte qu'elle doit faire réparer ses manettes. Et qu'elle doit aussi régler quelques notes en retard de téléphone et d'électricité. Et verser au moins trois mois de loyer à son propriétaire.

   Et qu'elle devrait changer les serrures de la porte d'entrée de son palais. Et qu'elle n'est pas bricoleuse. Et qu'elle n'a pas les moyens de se payer les services d'un serrurier.

   Elle raconte qu'elle n'a jamais su aimer à jeun, à froid, sans boire et sans fumer, sans être saoule ou shootée, sans fantasmes et sans délire. Elle raconte aussi qu'elle n'est pas prête à accepter la selle et le mors, qu'elle ne porte pas de collier entre la tête et les épaules et qu'aucun chrétien ne la tient en laisse.

   - J'me demande si les vers de terre ont un tour de taille. Et comment on s'en empare quand on veut les niquer. J'me demande si les vers de terre ont un cou, des tétons, des anses ou des poignées d'amour.

   Elle raconte qu'elle fonctionne à l'intuition, à l'impulsion, aux crépitements de son coeur et aux gargouillements de son estomac. Elle raconte qu'elle est généreuse et fauchée, cynique et spontanée, costaude et fragile, impatiente et rusée, boudeuse et sarcastique, partiale, passionnée, gourmande, joueuse, colérique, curieuse, unisexe.

   - Wouais, j'préfère dire unisexe ! Qui c'est qu'ça dérange ? Et j'préfère ça à bisexuelle ! Et ne me d'mandez pas pourquoi, j'saurais pas vous répondre !

   Elle raconte qu'elle est lâche et imprudente, pudibonde et effrontée, distraite et obstinée, saoule et sobre, insolente, incorrecte, incompétente, inconfortable, bavarde et taiseuse, bruyante et secrète, rigolote et dépressive, brutale et rêveuse, toute habillée et complètement nue.

   - J'voudrais, tout à la fois, que des flammes m'emportent et que des vents m'apaisent. J'voudrais que le soleil hurle, brûle, dévaste. Et, tout à la fois, qu'il s'arrête de bouger. Et qu'il s'éteigne, tout doucement, dans la paume de ma main. Ou qu'il fonde entre mes doigts. Comme un cube de glace ou une boule de neige.

   Des rires et des applaudissements fusent de tous côtés. Le visage de Jodi s'illumine. Des larmes lui montent aux yeux.

   - J'me demande quelquefois si les vers de terre attrapent le blues lorsque les pétards cessent de faire de l'effet.

   Jodi termine en racontant qu'elle a besoin de travailler, qu'elle chante à l'occasion mais qu'elle n'est qu'une serveuse, qu'elle ne peut pas participer à la grève mais qu'elle fait cause commune avec les grévistes.

   - Wouais, le syndicat, je m’demande où trouver ça, le syndicat réclame cinquante dollars à ceux qui chantent pendant la grève, je m’demande où trouver ça.

 

   Puis,

   puis il fait bientôt deux heures et demie, la cave va fermer.

   - On va ailleurs, beau gosse ?

   Jodi sourit. Elle propose à Manya de l'accompagner dans un bar des environs. Manger quelque chose. Un sandwich grillé au fromage. Chez Charlie.

   Manya règle l’addition et demande le chemin des toilettes.

   - Make it short! said Jodi, smiling. Je t'attends !

   Elle dépose sa guitare sur un tabouret, derrière le bar, salue ses copains grévistes qui se préparent à partir, salue tout le monde, la main droite sur le coeur.

   - Salut, salut, salut, salut ! Salut la compagnie ! Tchatchao !

   Salue Linda.

   - Bisous !

   - Merde alors, p’tite soeur, j'espère que tu sais c’que tu fais ! grimace Linda qui se lève brusquement et accompagne Jodi jusqu'à la sortie. Et si jamais ton jaloux il apprenait ça ? Tu t'imagines un peu comment il va réagir, non ?

   - Ça t' tourmente, ma grande ? se marre Jodi.

   - Fais gaffe à la lopema, ma petite !

   - La quoi ?

   - La longue et pénible maladie, petite  ! C’est comme ça qu’ça s’attrape !

   - Wouais, ça t'dérange, ça t'pose un blème, grande fille ?

   - Non peut-être ! Et surtout ne viens pas t’plaindre après, tu pourras pas dire que j’t’aurai pas prévenue, frangine !

   Les grévistes ramassent leurs pancartes, leurs banderoles et leurs calicots et les entassent dans le coffre à bagages d'un taxi de nuit aux sièges

   - Get out of my back !

   défoncés. De couleur jaune avec des reflets vaguement oranges. Repeint à la va-vite dans un garage de trafiquants de voitures volées.

 

   Linda-la-gouine fait mine d'ignorer Manya lorsqu’il sort des toilettes, racle le fond de sa gorge, se retient difficilement de cracher, se détourne.

   - Merci d'avoir pris le temps de venir, chérie. Merci d'avoir été avec nous. Thank yuh for coming ! Have a nice night !

   - Cu ! said Jodi, smiling.  Bisous !

   - I put a spell on yuh !

 

Par jodi-book.over-blog.com
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Lundi 19 juillet 2010 1 19 /07 /Juil /2010 16:24

 

 

Ceci est l’histoire de Jodi. Thriller politico-érotique étatsunien, virtuel et mystique ? Pulp magazine en noir et blanc, snuff-movie ou BD japonaise ? Avec quelques noms-clefs. Pour surfer. Sur fond de bière et de whisky, de blues et de sundama, de hip-hop et de house, de crack et d’ecstacy, de trash music et de gangsta rap. Entre tout et rien, amour et perversité, clip et farce, puzzle et jeu de piste, manifeste et mascarade, cuistrerie et piraterie, collage et façadisme, branlette et muflerie, érotisme juvénile et délinquance sénile, stéréotypes et chausse-trapes, enchaînements funestes et contradictions grossières, aphasie et logorrhée, chewing-gum et pied de nez, lieux communs et faux-semblants, outrance belge et brosse à dent chinoise, désuétude et prémonition, conte noir et roman de fées, parodie et tragédie, cartoon et wildlife, strip-tease amateur et apparition mariale.

 

4-1

 

   En route pour le bar à Charlie.

   Jodi sourit. Elle demande à Manya pourquoi il est venu chez Linda ? Comment ça se fait ? Pourquoi ce soir ? Quel est son signe astral ? Et c'est quoi encore son blase ? Et ça s'écrit comment c'nom-là ? Et d'où peut-on bien venir avec un nom pareil ? Où y crèche et depuis quand ? S'il aime en continu ou en pointillé ? En noir et blanc ou en couleurs ?

   Et s'il embrasse comme y faut ? Et s'il sait mettre la langue ? Partout où y faut ? S'il est capable de faire l'amour à la française ? Sur une plage de galets ? Sur un matelas à eau ? A la rwandaise aussi ?

   - Est-ce que tu sais seulement comment ça se pratique le ruganga ?

   Jodi lui demande s'il lui arrive de pleurer de bonheur après avoir baisé ?

   Elle sourit et

   - Tu permets que j't'appelle Man, beau gosse ?

   demande à Manya pourquoi y doit absolument prendre le bus demain ? Pour aller où ? Pour y faire quoi ? Et pourquoi pas l’avion ? En vacances ? Pour le boulot ? Pendant combien de temps ? Et pourquoi y resterait pas deux ou trois jours de plus par ici ? Et s’y compte revenir à Gotham City ? Où y bosse ? Ce qu'y fait dans la vie ?  Combien y gagne ? Et qu'est-ce qu'y peut bien être venu chercher, à ces heures-ci, dans ce foutu quartier de merde de cette foutue ville de merde ?

   - C'est quoi ton nesbi, Man ?

   Elle lui demande s'il est prédicateur de nuit dans les quartiers chauds, évangéliste défroqué, metteur en scène d'opéra chinois, producteur de groupes de rock satanique, taximan pirate, flic des narcotiques, entrepreneur de gardiennage, communiste dissident, professeur de tennis pour prêtres catholiques retraités, agent de voyages, scientologue, ghost writer, voyeur indépendant, commerçant ambulant, gestionnaire de flux financiers, assistant social, indicateur de police, voyou, trafiquant ?

   - Avoue-moi ! C'est quoi ton truc ?

   Elle lui demande quelle est son arnaque et si ça rapporte de l'argent ? S'il est piskanalyste, enquêteur, confesseur, loueur de voitures avec accompagnatrice, provocateur, agitateur, syndicaliste, intermédiaire d'assurances, agent secret syrien ou irakien, chercheur à l'université de Cornell ou d’ailleurs, journaliste fouille-merde, proxénète, scénariste de films pornos, marchand de fesses, grossiste en poissons exotiques surgelés, exploitant d'un centre de bronzage, marin argentin, encaisseur, dealer, escroc, vendeur de tickets au marché noir, servant de messe, maître chanteur, chasseur de primes ou détective privé chargé de débusquer l'épouse infidèle ?

   Jodi se marre.

   - Mais p't-être que tu m'racontes des craques parce que t’as simplement la trouille de t'faire piéger ? Et p't'être que t'es rien d'autre qu'un glandeur, un frimeur et un chômeur ? Comme tous les autres ! Et p't-être même que tu n'vas jamais nulle part ? Et que t'as jamais eu quelque part où aller ? Et que t'as même pas de bus à prendre dans la matinée ? Et que tu joues toujours la même pièce dans chaque bar où on n’te connaît pas encore ?

   Elle se marre et ça grince.

   - Dis-moi tout, Man, j'veux tout savoir. J'veux être tout à fait indiscrète. Aie confiance, quoi ! Laisse-toi aller ! Abandonne-toi ! Lâche-toi ! Avoue !

    Jodi demande à Manya s'il a une femme dans sa vie ? Ou peut-être un homme ? Et ce qu'il pense de ses chansons à elle ? Et s'il a bien aimé l'histoire du ver de terre ? Et celle de Crazy Rat aussi ?

    Jodi sourit. Elle demande à Manya s'il la trouve jolie ? Vraiment jolie ?

    - Dis-moi tout, Man  !

   Manya lui raconte comment il était entré dans un bar dont on lui avait beaucoup parlé, la Taverne de l'Ane Rouge et

   - Wouais, j’connais, Man. Tout le monde connaît par ici. Un type célèbre y est mort assassiné, on m'a dit. Au rye ou au bourbon. Un poète je crois.

   comment il avait fini par se retrouver chez Linda, un peu par hasard.

 

   Mais ce bistrot, la Taverne de l’Ane Rouge, était devenu un bistrot à la mode où les patriotes et les chrétiens venaient se montrer. Un faux bistrot. Un bistrot de dinks et de conjoints de show-biz qui s'admiraient d'être là. Faisaient semblant de s'ignorer ou de se reconnaître. Se regardaient poser dans des miroirs fixés au mur. Sirotaient à la paille du champagne californien de Caroline du Sud servi dans des flûtes en plastique transparent.

   - Raconte, Man !

   Manya raconte qu'il n'avait pas pu rester plus de cinq minutes dans ce bistrot de têtes de noeud. Et comment, plus tard, plus loin, cherchant à perdre son temps ailleurs, il avait vu un attroupement sur le trottoir, des gens qui allaient et venaient, des hommes et des femmes.

   Portant des pancartes. Déroulant des banderoles. Brandissant des calicots.

   En silence.

   Ça l'avait intrigué. Il était venu

   - As seen on ABC, NBC, CBS, CNN of Fox News !

   voir. Ce qui se passait.

   Chez Linda.


 

 

   Un flic, Ed Jaskar, procède au contrôle des vendeurs à la sauvette opérant à la sortie du métro.

   Le flic interpelle un suspect.

   Portant un blouson sur le bras. Un type d’une quarantaine d’années, Sam Tucker. Les cheveux décrêpés et colorés en châtain. Le teint hâlé. Un gros naze.

   - Qu'est-ce que tu vends ? Montre-moi qu'est-ce que tu caches dans ton blouson, bordel ! Et, tant qu’on y est, dis-moi aussi où tu l'as volé, ce blouson ? Et s'il s'agit de cuir en plastique ou de véritable peau de vache ? Et si tu peux m'prouver que ça t'appartient ? Et si t'as pensé à conserver la facture ?

 

   Ed Jaskar s'excite.

   - Vide tes poches et montre-moi tes papiers, enculé !

   - Wallah ! Mes papiers ? Quels papiers, mon frère ?

   - Cartes de crédit, numéro de sécurité sociale, permis de conduire, certificat de baptême, permis d'inhumation, ticket de métro ou clef de consigne, une pièce d'identité quelconque, tout ce que t'as dans les poches. Et plus vite que ça, bordel !

 

   Sam Tucker se rebiffe, refuse d'obtempérer.

   - J’suis un travailleur, mon frère, je r’viens du taf !  J'te l'jure sur la tête de mes enfants ! J'te l'jure sur Dieu !

   - Tes papiers !

   - Mais enfin, je n’fais de mal à personne, quoi ! Pourquoi j’devrais montrer quelque chose à quelqu'un, mon frère ? Quelle pièce d'identité quelconque ? Et délivrée par qui ? Au nom de quelle Constitution, quoi ! Tu m’fais mal au ventre, mon frère !

 

   Le flic se fâche, gueule, lève sa matraque, accuse Sam Tucker d'être un fraudeur, un voleur à la tire, un pirate du métro, un arracheur de sacs, un pilleur de vestiaires, un revendeur d'héro, un receleur d'objets volés.

   - Vous êtes en état d'arrestation ! Vous avez le droit de garder le silence ! Tout ce que vous direz pourra...

   - Si c'est écrit, mon frère ! Si Dieu le veut ! Si Dieu l'a dit !

 

    Mais Sam Tucker résiste et se démène.

   - J’suis un travailleur, mon frère ! Je n’fais de mal à personne, quoi ! Pourquoi m’cherche-t-on des embrouilles ?

   Et Ed Jaskar tente de l'immobiliser en l'attrapant par le cou.

   Le pousse dans. Le plaque sur. L'entraîne vers. S'efforce de.

 

 

   

 

     Bouche de métro. Attroupement. Meeting.

   Un grand gaillard, le crâne rasé, la barbe grisonnante, debout sur une chaise, lève le poing, harangue les passants, Eldridge !

   - Où porter plainte ?

   - Nulle part !

   - Qui nous écoutera ?

     - Personne !

   - Leur bizzness tourne dingue. Et quand leur foutue Bourse se mord la queue, c'est nous qui morflons, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - Leur démocratie est une démocratie de banques et d’affaires, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai ! Bien dit ! Well said !

   - Une démocratie du dollar, de la race blanche et de la religion chrétienne, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - Une démocratie de la guerre et du pétrole, ce n’est pas vrai ?

   - C’est vrai !

   - Une démocratie de prédateurs et de charognards, ce n'est pas vrai ?

   Les gens répondent, approuvent.

   - C'est vrai !

   - Mes frères et mes soeurs, dites-moi si j'ai raison, dites-moi si c'est vrai !

   - C'est vrai ! C'est vrai ! Bien dit !

   - Leur démocratie est une démocratie de friqués, de faux culs, de cocksuckers et d'enculeurs. Une démocratie du marché, une démocratie de merde, ce n'est pas vrai ?

   Les gens répondent, approuvent.

   - C'est vrai !Bien dit ! C'est vrai ! C'est vrai !

   - Ils nous vendent des bagnoles à crédit et nous dormons dans nos bagnoles, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - Ils nous refilent leurs boulots à la con et nous paient au pourboire. Comme des larbins. Comme des loufiats. Ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - On leur vend des journaux et des ice-creams, on leur livre des pizzas, on ouvre leurs portes, on nettoie leurs pare-brise, on balaie leurs trottoirs, on ramasse leurs poubelles, on charge leurs camions, on garde leurs malades, on lave leurs cadavres, on gagne leurs sales guerres en Iraq et en Afghanistan, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai ! Bien dit !

   - Et ils nous paient en chewing-gums, sucettes et cacahuètes, ce n'est pas vrai ?

   Eldridge interpelle les passants.

    - On les transporte dans nos taxis, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

    - Et nos taxis sont leurs tipoyes, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

 

 

    Bar à Charlie.

   Ancien dépôt de peinture transformé en débit de boissons, club de billard et cercle de jeu. Adultes uniquement. Dernier refuge de teufeurs amphétaminisés.

   Enseigne lumineuse. Vitrines complètement opaques. Un bar, trois salles, deux billards.

   Pièce d'identité réclamée à tout consommateur ne paraissant pas avoir l'âge légal requis pour se saouler la gueule.

 

   A quelques centaines de mètres de l'entrée du bar, près d'une bouche de métro, Sam Tucker, un type d'une quarantaine d'années, câble au poignet, cheveux décrêpés et colorés en châtain, teint hâlé, gros naze, portant un paquet de disques dissimulé sous son blouson de faux cuir, des CD neufs ou usagés, les propose aux passants.

   A Jodi, qui sourit et

   - Hey Mam !

   fait semblant de ne pas entendre et à Manya qui

   - Hey Bro !

   se laisse harponner.

   - Tombés du camion, masta ! Vendus dans leur emballage d'origine ! Moins cher ! J'te l'jure sur Dieu !

   - ...

   - Wallah ! Moins cher que ça, c'est donné, mon frère !

   Des CD de salsa. Les dernières nouveautés electro-funk, trance-house et hip-hop groovy. Et du gangsta rap.

   Et aussi du jazz.

   - T'écoutes ça, le jazz ? T'aimes ça, toi? T'appartiens certainement pas à c'te race de connards qui prétendent que le jazz et le rock, ce sont des musiques de vieux, hein ?

   Des compils d'anciens succès de Thelonius Sphere Monk, de John Birks  Gillespie et de Charles Christopher Parker.

   - Monk, tu connais  ? Dizzy aussi ?

   - …

   - Et le Bird, non ?

   - …

   - Et Buddy Bolden, tu l'connais ? Le barbier, le dingue, l'ivrogne ? D'où tu l'connais, toi, Buddy ?

   - ...

   - J'travaillais chez un agent de change, j'te dis, masta. Technicien de surface, j’étais ! Mais j'viens de perdre mon taf. Restructuré, quoi ! Par la nouvelle économie, quoi ! Licenciement boursier, quoi ! Et maint'nant j'me r'trouve chômeur ! Dieu l'a voulu, quoi ! Et j'te revends toute ma discothèque ! Moins cher !

   - …

   - Et le blues, t'aimes ça le blues, toi ?

   - …

   - Robert Johnson, Howling Wolf, Charlie Patton, Elmore James, tu les connais ?  Buddy Guy, B.B. King, Albert King et Freddy King ? Et  le caméléon, John Lee "Healer" Hooker, qui joue toujours assis, tu le connais ?

   - …

   - Et Screamin' Jay Hawkins ? Tu l'as d'jà entendu crier, c'mec-là ?

   - ...

   - Et péter sur scène aussi, non ?

   - ...

   - Avoue qu'c'est pas vraiment l'même timbre que c’te camée de Nina Simone, mon frère ? Et qu'c'est même sacrément différent, quoi !

   - …

   - Et Jelly Roll Morton, Muddy Waters, Mezz Mezzrow, Ma Rainey, Bessie Smith, Big Bill Broonzy, Lightnin' Hopkins, tu les connais, bien sûr ?

   - ...

   - Et  Little Whitt Wells, Big Bo McGee, Mighty Mo Rodgers ?

   - ...

   - Le blues nourrit l'âme, mon frère !

   - …

   - Le blues est un triomphe vivant de l'âme, j'te l'dis, masta ! J'te vends plein d'vieux vinyles de tous ces bluesmen. Des 33 tours et des 45 tours. Et même des 78 tours. J'ai tout ça dans ma piaule, mon frère. Des caisses entières. A un prix d’gros. Au noir. Sans taxes.

   - ...

   -  Et des imprimantes couleur à jet d'encre, ça t'dit quelque chose, masta ? Des scanners, des consoles de jeux et des appareils de télévision, des magnétoscopes, des lampes à bronzer, des caméscopes avec stabilisateur d’image, des frigos portatifs, des téléscopes, des fours à micro-ondes, des synthétiseurs stéréo 73 touches, des calculatrices scientifiques à 10 chiffres et 160 fonctions, des baladeurs numériques et des traducteurs 7 langues, des cellulaires et des appareils photos résistant à l'eau et à la poussière, des jumelles de vision nocturne, des PC portables, des cartouches de cigarettes et des caisses d'alcool, ça t'intéresse, mon frère ?

   - ...

   - J'ai besoin de pognon, masta, et j'vends tout c'que j'ai. Moins cher que ça, c'est donné, j'te dis ! J'te l'jure sur la tête de mes enfants !

   - ...

   - Oui, mais moi, j'ai vraiment besoin de lard, mon frère.

   - ...

   - On peut toujours discuter, masta, on peut toujours s'arranger, quoi ! Voir avec Dieu, quoi ! Coopérer, quoi !

   - ...

   - Et d'la colle, de l'igbo ou du ganja ? Du kif ou du bangui ? Des psilos ? Du speed, d'la morphine, d'la coke ou d'l'héro, mon frère ? Des crocodiles ou des poppers ? Du crack ou d'l'acide ? du GHB ou des pilules de DOB ? Ça t'intéresse, masta ?

 

   Un attroupement commence à se former. Des gens grondent, murmurent, lancent des questions, osent des réponses.

   On parle de brutalités policières, d'incidents de plus en plus fréquents, de la politique de maintien de l'ordre du nouveau Maire, d'exactions graves, de Babylone.

   - Walking while Black  ?

 

   Devant l'hostilité de la foule, Ed Jaskar, un rougeaud baraqué, adopte une attitude plus conciliante. Argumente. Discute. Fait mine de se montrer compréhensif.

   Des gens grondent

   - Breathing while Black ?

   murmurent

   - Living while Black ?

   invectivent.

 

   Le rougeaud baraqué s'agrafe un grand sourire sur la gueule et ça lui fait mal aux lèvres. Il s'adresse aux personnes qui l'entourent.

   - Du calme, voyons ! Du calme ! Il s'agit d’un contrôle de routine. Une simple vérification d'identité. Pour votre propre sécurité !

 

    Un grand gaillard. Debout sur une chaise au milieu de la foule. Le poing levé. Eldridge.

   - Où porter plainte ?

   - Nulle part !

   - Qui nous écoutera ?

   - Personne !

   Crâne rasé. Barbe grisonnante. Baskets brunes. Gants noirs. Chemise en denim. Jeans kaki, aux bords retournés, renforcés par une pièce de cuir au niveau du sexe.

   - On leur cire les chaussures et ils nous jettent dehors à coups de pied dans le derrière, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - Et nos filles sont leurs blanchisseuses, leurs servantes, leurs nounous, leurs filles de salles, leurs filles de snack, leurs filles d'hôtel, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - Des entraîneuses et des masseuses, des strip-teaseuses et des danseuses, des filles de boîtes, des filles de scène, des filles de nuit, ce n'est pas vrai ?

   - C'est vrai !

   - Nos filles sont leurs putains, ce n'est pas vrai ?

 

 

  

Par jodi-book.over-blog.com
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Profil



 Didier de Lannoy
 delannoydidier@gmail.com



Après avoir, au Congo, mis le feu à tous ses manuscrits comme on brûlerait ses vaisseaux, Didier de Lannoy, en rentrant de son très long séjour africain, s’est dit qu’il était temps désormais de retrouver le chemin de l’écriture.
Après quelques nouvelles publiées dans diverses revues et un premier roman dont le titre provocateur (« Le cul de ma femme mariée ») prouvait que son auteur n’avait pas l’intention de rejoindre le club des écrivains bien pensants, Didier de Lannoy rédigea une première version de « Jodi, toute la nuit » qui fut adaptée à la RTBF par Violaine de Villers. Lors de cette expérience radiophonique, la comédienne Yolande Moreau interpréta le personnage de Jodi que l’on retrouve avec infiniment de plaisir dans ce roman étrange à plusieurs voix dont le style semble s’improviser au rythme d’un blues obsédant...

Alain Brezault

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